• Les choses chez Proust n'ont pas toujours leur couleur « naturelle ». Le clocher de Combray n'est pas gris, mais rose, rougeâtre, violet, pourpre, selon les moments du jour et la lumière qui le baigne. C'est un renouvellement de la vision par les couleurs de l'impressionnisme.
    La scène par exemple où le narrateur voit pour la première fois Gilberte Swann dans le parc est composée comme un tableau : fleurs autour de la fillette, perspective de l'allée, et cette vision de la petite fille sur le visage de laquelle il y a des ombres roses. Ou, plus loin lors de la même promenade, la descriptions des nymphéas qui rappellent évidemment ceux de Monet. Ou, sur le toit de la cabane de jardinier qui se trouve près de l'étang de la maison de Vinteuil, les tuiles qui font dans la mare une marbrure rose.  Le bassin aux nymphéas, par Claude Monet
    Ces effets ne constituent pas des effets artificiels surajoutés mais sont au service d'une vision et servent au développement du texte. Par exemple, c'est parce qu'il a voulu revoir cet effet de couleur que le narrateur s'endort sur le talus devant la fenêtre de Mademoiselle Vinteuil et assiste à la fameuse scène de sadisme, lorsqu'elle demande à son amie de profaner l'image de son père mort en crachant sur son portrait.
    Tout Combray est ainsi, me semble-t-il, influencé par l'impressionnisme, et plus particulièrement par Monet.
    Ce qui va changer plus tard. Je me rappelle avoir été frappé, pendant mes études d'histoire de l'art, en voyant le tableau de Duchamp, Le nu descendant l'escalier, qui m'a rappelé la description de Saint-Loup descendant l'escalier d'une maison de passe. Mais là comme pour l'impressionnisme, c'est manifestement la peinture qui a influencé le texte.


    8 commentaires
  • Lire Proust, c'est être aspiré. On a tendance à ne plus séparer très bien  ce qui est à l'intérieur et à l'extérieur des livres. A voir comme le narrateur voit. Avec cette générosité de la vision, cet émerveillement qui semble dire devant chaque objet : comme c'est intéressant !
    Quand je me promène dans la rue, je regarde les immeubles, les arbres, les détails des rues avec ce regard que Proust me prête. Tout me semble curieL'église d'Illiers-Combrayux, attirant par au moins un aspect, digne d'être vu et décrit.
    Pourquoi cet intérêt qu'on prend aux choses dans La Recherche? Par exemple à cette église de Combray, qui est quelconque et ne devrait au départ pas susciter une grande attention.
    A cause d'une sorte de regard artiste que Proust pose sur elle. Un regard de peintre impressionniste. Son clocher par exemple prend toutes sortes d'aspects et de couleurs selon les points de vue ou les moments.
    Ou parce que la chose est la cause d'effets esthétiques, comme  les vitraux lumineux et multicorores dans la nef de la même église.
    Ou parce qu'elle a un intérêt historique, qu'elle est un vaisseau du temps : le chœur qui contient les poussières des anciens abbés de Combray.
    Ou alors affectivement.  Par exemple l'abside : « grossière, si dénuée de beauté artistique et même d'élan religieux ». Mais qui, plus que les cathédrales les plus magnifiques, représente pour le narrateur l'Eglise - celle de son enfance.

    3 commentaires
  • Proust incite, en fait, à apprécier mieux la vie. A en tirer tous les petits plaisirs. A l'instar, par exemple, de la tante Léonie.
    Elle a une existence diminuée, elle vit dans deux pièces, ne sort jamais, mais la visite dominicale d'Eulalie, la commère, est un tel plaisir qu'elle se sent mal au coup de sonnette s'il s'estLa maison de tante Léonie (à Illiers-Combray) trop fait attendre. Le moindre petit écart dans la mécanique du village, qu'elle observe par la fenêtre, est un événement. Madame Goupil est en retard pour la messe. Arrivera-t-elle avant l'élévation ? Un chien passe, et elle ne sait pas à qui il appartient. Il faut vite se renseigner. Discussions passionnées avec Françoise qu'elle envoie à l'épicerie acheter pour deux sous de sel, prétexte à la mission de rapporter l'éclaircissement.
    Mais si Proust s'amuse un peu des manies et de la vie minuscule de Léonie, c'est toujours sans méchanceté, avec affection. Léonie est une sage, elle sait goûter toutes les saveurs de sa petite vie. Faire des moindres événements quelque chose d'excitant. Elle vit en fait avec intensité. Pour ceux qui en douteraient : « Trop prolongée, cette volupté d'attendre Eulalie tournait en supplice... » Volupté, supplice dans cette petite impatience. Qui fait mieux ?


    3 commentaires
  • J'ai été frappé en relisant le début de La Recherche de voir comment le texte est charpenté. Je me souvenais m'être posé jadis la question de rôle de ces premières pages. Celles où narrateur parle du sommeil, de l'endormissement, des réveils dans la nuit, des rêves, des différentes chambres dans lesquelles il a dormi.
    Je voyais bien sûr la relation évidente avec le commencement du récit. Ce moment du coucher où l'enfant ne peut pas s'endormir s'il n'a pas un baiser de sa mère. Cet épisode où il sort de sa chambre pour l'attendre, où son père cède et permet à sa femme de dormir avec le fils. D'où le narrateur peut faire dater le début de ses malheurs, l'aggravation de sa faiblesse de caractère, son abandon sans lutte à une sensibilité trop grande, à ce qu'il appelle des impulsions nerveuses. Toute cette délicatesse et cette émotivité qui le pousseront en fait à vouloir devenir écrivain. Scène fondatrice, puisque A la recherche du temps perdu est en fait l'histoire d'une vocation.
    Mais ce début, c'est beaucoup plus que ça. Les premières pages sont une manière pour Proust de poser les thèmes qui vont se développer ensuite.
    Les livres, l'art, le voyage, la maladie, la volupté, l'inlassable poursuite de l'être aimé, (je les cite dans l'ordre où ils arrivent). Et, finalement, le temps. Que le sommeil permet d'atteindre, mais involontairement. « Un homme qui dort tient en cercle autour de lui le fil des heures, l'ordre des années et des mondes. »  Il faudra une autre expérience, celle des sensations, pour en disposer consciemment.
    Et puis il y a  dans ce début un raccourci fulgurant, cette allusion à la chambre de Madame de Saint-Loup, à Tansonville qui nous expédie à la fin du livre, au moment où les deux côtés de Swann et de Guermantes, seront enfin rassemblés.
    C'est juste avant que le narrateur ne se réveille définitivement et ne passe le reste de la nuit à songer au passé, « à me rappeler notre vie d'autrefois à Combray chez ma grand'tante, à Balbec, à Paris, à Doncières, à Venise, ailleurs encore, à me rappeler les lieux, les personnes que j'y avais connues, ce que j'avais vu d'elles, ce qu'on m'en avait raconté ».
    Et c'est alors que commence le monumental flash-back qui commence par les séjours enfantins dans une petite ville fictive appelée Combray.
    Un récit inspiré par les souvenirs de Proust à Illiers. Une ville qui a changé de nom depuis. Désormais, elle s'appelle Illiers-Combray. Comme quoi, le pouvoir de la fiction...

    1 commentaire


  •        "Une Soirée au Pré Catelan" (1909), de Henri Alexandre Gerveux (1852-1929)

    Les Goncourt et Proust concoivent la littérature de manière assez différente. Pour les uns, c'est une branche de la science, pour l'autre de la religion. Connaissance exacte et approfondie d'un côté (je cite le Petit Robert). Reconnaissance par l'homme d'un pouvoir ou d'un principe supérieur de qui dépend sa destinée et à qui obéissance et respect sont dus, de l'autre.
    D'où, chez les Goncourt, cette tendance à faire de chaque roman une étude. La fille Elisa, c'est une étude de fille. Charles Demailly une étude des hommes de lettres. Les frères alignent les cas pittoresques de la même manière qu'Edmond exposait dans son grenier les curiosités, les objets rares, les bibelots et les gravures. Comme Zola, qui a inventé avec eux le naturalisme : "Toute l'opération consiste à prendre les faits dans la nature, puis à étudier le mécanisme des faits en agissant sur eux par les modifications des circonstances et des milieux" (Le Roman expérimental). L'œuvre des Goncourt (ou de Zola) vise au répertoire.
    Proust, c'est le contraire. Pas le répertoire, mais la totalité. Le principe supérieur. Souvenez-vous de la fameuse page du Temps retrouvé, dans La Recherche : « La grandeur de l'art véritable, au contraire de celui que M. de Norpois eût appelé un jeu de dilettante, c'était de retrouver, de ressaisir, de nous faire connaître cette réalité loin de laquelle nous vivons, de laquelle nous nous écartons de plus en plus au fur et à mesure que prend plus d'épaisseur et d'imperméabilité la connaissance conventionnelle que nous lui substituons, cette réalité que nous risquerions fort de mourir sans avoir connue, et qui est tout simplement notre vie. »
    « La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature. »


    2 commentaires


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique