•       Bord de mer par Stupar
    Albertine change sans cesse aux yeux du narrateur et lui échappe. Il ne peut retrouver l'image caractéristique qui révèlerait son identité d'un coup. Pas plus d'ailleurs qu'il ne réussit à reconstituer les traits de son visage qui lui semblent flotter, se déplacer, l'un prenant soudain une telle importance qu'il semble le centre de la physionomie à quoi tout se coordonne, puis le lendemain, c'est un autre.
    Même incertitude en ce qui concerne la bande des jeunes filles en fleur de Balbec. Elle a le charme, les parures, l'organisation un peu lesbienne des groupes de jeunes vierges. Mais aussi l'arrogance, la cruauté, l'énergie sportive et la testostérone d'une bande de jeunes prolétaires. La vitalité de pseudo-voyous populaires et la nonchalance causante de collégiennes bourgeoises. Et elle inclut encore d'autres groupes plus nuancés.
    Quelle est la vraie Albertine ? L'ensemble de toutes ces images et de toutes ces informations. Comme la vraie bande des jeunes filles en fleur est l'ensemble de toutes ses manifestations, autant dissemblables qu'elles puissent paraître.
    Puisque la réalité n'existe pas en soi, semble dire Proust, mais seulement dans le moi de l'individu, et ne trouve son unité que dans la mémoire et le temps.


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  • Cabourg (Balbec)
    Réminiscences balzaciennes chez Proust. Ecoutez ces deux phrases :
    « Une après-midi de grande chaleur, j'étais dans la salle à manger de l'hôtel qu'on avait laissée à demi dans l'obscurité pour la protéger du soleil en tirant des rideaux qu'il jaunissait et qui par leurs interstices laissaient clignoter le bleu de la mer, quand, dans la travée centrale qui allait de la plage à la route, je vis, grand, mince, le cou dégagé, la tête haute et fièrement portée, passer un jeune homme aux yeux pénétrants et dont la peau était aussi blonde et les cheveux aussi dorés que s'ils avaient absorbé tous les rayons du soleil. Vêtu d'une étoffe souple et blanchâtre comme je n'aurais jamais cru qu'un homme eût osé en porter, et dont la minceur n'évoquait pas moins que le frais de la salle à manger, la chaleur et le beau temps du dehors, il marchait vite. » (A l'ombre des jeunes filles en fleur)
    Ça pourrait être du Balzac tout cru. L'inflexion de la phrase. La description des lieux. Les caractéristiques du personnage, sa description, de l'apparence générale aux détails caractéristiques saisis avec une rapidité exceptionnelle, depuis la silhouette mince jusqu'aux « yeux pénétrants ». Le « quand » qui introduit dans l'état général un fait exceptionnel, qui accélère soudain le récit et transforme une situation coutumière, paresseuse, habituelle, sans intérêt, en un moment exceptionnel où on comprend qu'il va se passer quelque chose d'extraordinaire...
    Bon, la deuxième phrase est déjà un brin plus proustienne. La minceur de l'étoffe qui évoque métonymiquement le frais de la salle à manger... Un jeu de liaisons dont on trouve de nombreux autres exemples dans La Recherche...
    Et autre rapport sur laquelle je tombe sans avoir le temps de l'examiner en détail, qui concerne deux scènes entières, deux tentatives de séduction d'un jeune homme par un homme plus âgé. La rencontre du narrateur avec Charlus, à comparer avec la rencontre de Lucien de Rubempré et de Vautrin déguisé en abbé Carlos Herrera dans Les illusions perdues, qui a bien pu lui servir de modèle...


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  • Le snobisme du narrateur de La Recherche est d'essence poétique. Il existe bel et bien puisque le personnage occupe la plupart de ses heures actives à fréquenter les salons les plus brillants, à rencontrer la duchesse de Guermantes... Mais Proust nous présente cette activité comme la conséquence de l'imagination.
    C'est l'histoire des Guermantes qui leur donne de l'intérêt, les Mémoires où leur nom apparaît, l'importance et la beauté de leurs châteaux et de leurs propriétés qui emplissent le nom de Guermantes d'une richesse et d'une saveur, lesquelles agrémentent ensuite la personne des ducs.
    Même chose avec le comportement aristocratique, le tact, la finesse, la discrétion, la pondération, l'exquise politesse et jusqu'à l'esprit de la duchesse. Ce sont des résultats historiques d'une éducation de caste qui évoque un long passé illustre. Du coup, ces qualités deviennent délicieuses parce qu'on y lit non plus l'individualité mais la lignée, l'Histoire, les rêveries de l'enfance sur Louis XIV, les grands seigneurs, les anecdotes racontées par Saint-Simon...
    Le narrateur ne semble d'ailleurs jamais faire d'efforts d'arrivisme ou d'intrigue pour pénétrer dans cette vie mondaine où il va devenir un homme de premier plan. Le premier salon qu'il connaît, celui d'Odette Swann, il y arrive parce qu'il est un compagnon de jeu de sa fille Gilberte, qu'elle l'invite à ses goûters, et qu'insensiblement, il bascule vers les réceptions de sa mère qui a son jour en même temps. C'est là qu'il fait la connaissance de Madame Verdurin et qu'il est invité dans les salons bourgeois.
    Son accession aux salons aristocratiques se fait par un hasard semblable, parce qu'à Balbec en vacances, sa grand-mère retrouve Madame de Villeparisis avec qui elle était en pension. Grâce à elle, le narrateur se lie avec son neveu Robert de Saint-Loup, puis, de fil en aiguille, avec la duchesse de Guermantes. Sans que jamais le narrateur ne fasse montre d'ambition mondaine ou de servilité. Par une sorte de hasard nécessaire, naturel, évident - ou, plutôt, par une sorte de conséquence secondaire des sentiments.

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  • On ne sait jamais l'age du narrateur de La Recherche, mais il est possible de le deviner. La scène du baiser, lorsqu'il redescend de sa chambre au début du roman pour chercher sa mère, PrHôtel des Roches Noires à Trouville, par Claude Monetoust l'avait déjà écrite plusieurs fois, dans Jean Santeuil et d'autres nouvelles, et les indications qu'il y met indiquent que le héros de l'histoire y a environ sept ans. Lors du premier amour pour Gilberte, quand ils jouent aux barres aux Champs-Élysées et qu'il réussit à devenir un intime des Swann, il en a quinze ou seize.
    Ceci dure un peu et deux ans se passent ensuite, avant que le narrateur ne parte pour Balbec, son grand hôtel et ses bains de mer. Il approche donc de ses vingt ans lors de cet épisode.
    Difficile, alors, de comprendre le chagrin immense, enfantin, qui le tient lorsqu'il doit quitter sa mère sur le quai de la gare, quand celle-ci s'est arrangée pour, de son côté, ne plus rentrer à la maison de crainte que son fils ne la suive. Un attachement inhabituel à cet âge. « Pour la première fois, je sentais qu'il était possible que ma mère vécût sans moi, autrement que pour moi, d'une autre vie. » Mais la plupart des gens de ton âge, Marcel, se réjouiraient de cette constatation !
    Il y a tout le temps chez le narrateur, à n'importe quelle période, à n'importe quel âge, la cohabitation d'une intelligence aiguë, d'une lucidité exceptionnelle, d'un don d'observation et d'analyse rare, avec des sentiments infantiles, une sensibilité immature.
    Mais c'est cela qui permet à l'écrivain d'éprouver les choses avec cette force. Puis la maturité arrivera à la fin. Lorsque le narrateur, au lieu de vivre les événements avec cette intensité du début, les écrira en y mettant cette distance, ce recul, cet écart qui sont les marques dit-on de l'expérience.


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  • Père et mère du narrateur. Le père est un balourd qui consulte son baromètre, qui n'a pas de système d'éducation, dont les principes varient comme le Marcel Proust, sa mère et son frère Roberttemps qu'il guette. La mère est plus fine.
    On le voit par exemple lors du dîner avec M. de Norpois chez eux (A l'ombre des jeunes filles en fleur). Ce vieux diplomate que le père admire tant et qui n'a pour tout répertoire qu'un dictionnaire des lieux communs et des clichés d'ambassadeurs. Qui démontre que la diplomatie est une langue figée où chaque terme est pesé et où sa mise en rapport avec d'autres est considérée comme une opération de mathématique.
    Norpois par exemple glose longuement sur le terme « affinités » qu'a employé un souverain étranger. Mais il n'a pas une idée propre, pas un jugement personnel.
    Positions autour de Norpois : l'admiration du père qui se pâme à l'idée que son fils pourra, en devenant écrivain, entrer à l'académie comme l'a prévu le vieux. La soumission du narrateur qui voit en Norpois une puissance intellectuelle et ne se rend pas encore compte de sa nullité (il se vengera en écrivant). La perspicacité de la mère qui perce le vieil imbécile à jour mais se cherche des raisons de l'admirer, par amour pour son mari qui estime tant le vieil aristocrate. La mère : grande intelligence de la famille... La grand-mère, elle, incarne plus l'amour...

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