• Marcel (car le narrateur de Proust s'appelle Marcel, n'est-ce pas ? Je prends mes prHonoré de Balzac par Louis Boulangerécautions, mais on m'a reproché de pratiquer sans vergogne l'amalgame entre la biographie et l'œuvre).
    Marcel, donc, sort de chez Mme de Villeparisis et est rattrapé par M. de Charlus, qui lui fait une proposition.
    A ce moment, les lecteurs de Balzac dressent l'oreille, tant la parenté entre ce discours et celui que fait Carlos Herrera au jeune Lucien de Rubempré, quand il le rencontre, est patente.
    Mêmes références entortillées et énigmatiques. Mêmes allusions à une franc-maçonnerie, à une société secrète mystérieuse dont on ne comprend pas les buts et les mœurs. Même offre d'amitié. Même proposition de l'homme âgé qui veut être le Pygmalion du jeune homme et le faire réussir par des moyens mystérieux, à condition que l'autre lui consacre sa vie exclusivement...
    Est-ce que Proust entend reconnaître immédiatement sa dette ? Est-ce qu'il veut donner finement un indice d'intertextualité ? Est-ce que, tout baigné dans ses souvenirs et dans l'ambiance balzacienne de son modèle, il continue son évocation par d'autres moyens ?
    En tout cas, le nom apparaît presque tout de suite après. Dans une sorte d'incise qui coupe le flux de la proposition que fait Charlus.
    C'est Marcel, le naïf Marcel, qui l'introduit, tout obsédé par son amour présent et sans espoir, Marcel qui ne comprend rien et va provoquer l'agacement de son interlocuteur :
    « - La duchesse de Guermantes semble très intelligente. Nous parlions tout à l'heure d'une guerre possible. Il paraît qu'elle a là-dessus des lumières spéciales.- Elle n'en a aucune, me répondit sèchement M. de Charlus. Les femmes d'ailleurs, n'entendent rien aux choses dont je voulais parler. Ma belle-sœur est une personne agréable qui s'imagine être encore au temps des romans de Balzac où les femmes influaient sur la politique.... »

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  • Contre Sainte-Beuve est un livre de critique. Une ébauche de livre plutôt. Proust ne l'a jamais fini.
    Pendant sa rédaction, il a commencé les premières scènes de ce qui deviendra A la recherche du temps perdu, qui a commencé à dévorer tout son temps, s'est développé au point de ne plus lui laisser le loisir de terminer l'essai. Mais celui-ci avait rempli sa fonction. C'est en essayant de clarifier sa notion de l'art, de la littérature, de la création, que Proust a pu se lancer dans le grand roman qui l'attendait.
    En fait, tout part d'une irritation. Proust était agacé par Sainte-Beuve, ce critique célèbre et célébré du XIXème siècle.
    A cause de sa conception de l'écrivain d'abord. Pour Sainte-Beuve, l'auteur idéal devait être un dilettante, un amateur éclairé qui se consacre aux relations, aux mondanités, aux conversations, qui passe agréablement le temps, avec légèreté, puis, touché par la muse, lâche ici ou là un texte délectable.
    A cause de sa conception de la critique ensuite. Pour comprendre un livre, dit Sainte-Beuve, il faut tout savoir de celui qui l'a fait, interroger ceux qui l'ont connu, lire ses lettres, collectionner les anecdotes sur lui...
    Deux conceptions qui ont amené Sainte-Beuve à beaucoup se tromper. Proust relève ses plus grossières erreurs de jugement et explique en quoi le critique ne comprenait rien à la littérature. Sur Balzac, sur Flaubert, sur Nerval, sur Baudelaire, sur Stendhal. Dans des analyses où se déploient la grande intelligence de Proust, sa sensibilité, sa connaissance de la grammaire, son oreille musicale et sa capacité exemplaire à l'explication de texte.
    Pour ce travail, Proust s'appuie déjà sur ce qu'il deviendra, qu'il n'est pas encore au moment où il rédige Contre Sainte-Beuve : un auteur qui travaille, peu préoccupé des autres et de leur opinion mais obsédé par la mise au jour de relations exactes, imagées, poétiques, par la création d'une prose personnelle et cohérente, sans se disperser, sans rechercher directement le suffrage des autres, tout concentré sur une vérité intérieure qu'il veut faire surgir.
    Et il sait bien, lui le mondain pas entièrement repenti, que le meilleur de lui est dans cette activité d'écriture, et non dans les prestations sociales, toutes brillantes et admirées fussent-elles.

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  • <?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p>   Signac, Le boulevard de Clichy sous la neige</o:p> 

    Dans une préface à son essai, Contre Sainte-Beuve (Pléiade, page 211), Proust conte un épisode intéressant de sa vie.

    Il rentre un soir chez lui, fatigué, mort de froid à cause de la neige qui tombe, et regagne sa chambre pour y lire sous la lampe. Sa vieille cuisinière lui propose alors, contre son habitude, du thé et quelques tranches de pain grillé. Il les trempe dans le breuvage.

    Et ? Et ? Oui, vous avez deviné.

    Et le passé resurgit ! Toutes les vacances d'été qu'il passait enfant à Illiers. Issues des sensations liées aux moments où, après son réveil, il allait voir son grand-père qui lui donnait des biscottes semblables.

    Ça vous rappelle quelque chose, ça rappelle quelque chose à tous ceux qui se piquent un peu de littérature, même s'ils n'ont pas lu Proust, n'est-ce pas ? Dans La Recherche, il y a le même épisode mais transformé. Le grand-père est devenu tante Léonie et le pain grillé une madeleine. Pourquoi ?

    Le changement de personnage est facilement explicable : le grand-père dans le roman est une simple silhouette dont la grande action d'éclat est d'accepter du cognac, ce qui tourmente sa femme et la rend malheureuse. Au contraire, la tante Léonie a une place importante. Ridicule et touchante, elle incarne la vie de province, ses commérages, sa petitesse et son intérêt. Son enfermement préfigure la maladie du narrateur et évoque probablement pour Proust sa propre réclusion. Léonie est un double du narrateur, dans la maladie autant que dans l'observation minutieuse et un peu commère des autres. D'ailleurs leur lien est symbolisé par un acte fort : elle le fait l'héritier de sa fortune et de ses meubles, qui finiront au bordel.
    Mais le pain grillé ? Pourquoi le remplacer par une madeleine ? A cause du nom ? Lié à la pécheresse Marie-Madeleine ? (Et nous revoici au bordel ou pas loin.)
    Il y a sans doute d'autres raisons. La forme du biscuit. Cette espèce de coquillage nervuré qui thématiquement renvoie à la partie maritime de La Recherche, Balbec.
    C'est aussi une gourmandise plus noble et luxueuse que du vieux pain récupéré. Plus digne de la vie mondaine du narrateur qui fréquente duchesses et salons aristocratiques.
    A moins qu'il ne faille lire quelque chose de plus fondamental dans cette intéressante féminisation, qui est la marque du passage de l'essai au roman : le pain grillé devenant une madeleine et le grand-père une grand tante.
    Par exemple en la mettant en relation avec ce qu'affirment éditeurs et libraires.
    Ils signalent en effet que les lecteurs d'essais sont majoritairement des hommes, et que les lecteurs des romans, eux, sont des lectrices...
    Alors, ami lecteur ? Amie lectrice ?

    (Publié aussi dans Blogres.)


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  •    Henri Rousseau, Les artilleurs
    Après ce morceau de bravoure qu'est la baignoire de la princesse de Guermantes, il y a, dans la lecture de la Recherche un petit moment très particulier. C'est quand le narrateur, amoureux de la duchesse, va à Doncières voir St-Loup et goûte par procuration aux charmes de la vie de garnison.
    Ce moment est comme une miniature insérée dans le grand ensemble, une sorte de vitrail militaire. Un épisode à part. Son charme pour moi tient d'ailleurs sans doute à autre chose : probablement au fait que ce passage est, dans l'œuvre de Proust, le grand éloge de l'amitié.
    Amitié que le narrateur ne concevait pas, avant. Il s'étonnait jusque là que St-Loup s'intéresse à lui, ne comprenait pas les sentiments qu'il lui portait et trouvait que l'amitié était peu de choses avant qu'il soit pris, lui, d'une sympathie immédiate et spontanée pour un officier qui dîne avec eux un soir. « Et de fait, nous causâmes presque toute la soirée ensemble devant nos verres des Sauternes que nous ne vidions pas, séparés, protégés des autres par les voiles magnifiques d'une de ces sympathies entre hommes, qui, lorsqu'elles n'ont pas d'attrait physique à leur base, sont les seules qui soient tout à fait mystérieuses. ».
    Cet épisode de Doncières, exotique par les sujets qui y sont traités, par cet éloge de la théorie militaire à quoi il est donné une beauté esthétique, gagne aussi à être lu un peu avant le début de l'hiver. Alors, au lieu de ressentir la tristesse de l'automne qui finit, il nous vient une sorte de plaisir à retrouver le froid, le vent, le givre, qui semblent des choses merveilleuses et poétiques.
    Et puis je dois aimer ce morceau de Doncières pour une autre raison encore. N'est-ce pas là que Proust parle du Valais, ce qui doit me plaire, à moi Valaisan. Je cite. C'est Saint-Loup qui parle au narrateur :

    - Mais, voyons, vous me prenez pour un crétin du Valais, pour un demeuré?
    Ô nostalgie du pays ! Heimweh !


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  • La loge, par Auguste RenoirD'abord il n'y eut que de vagues ténèbres où on rencontrait tout d'un coup, comme le rayon d'une pierre précieuse qu'on ne voit pas, la phosphorescence de deux yeux célèbres, ou, comme un médaillon d'Henri IV détaché sur un fond noir, le profil incliné du duc D'Aumale, à qui une dame invisible criait: «Que monseigneur me permette de lui ôter son pardessus», cependant que le prince répondait: «Mais voyons, comment donc, Madame D'Ambresac.» Elle le faisait malgré cette vague défense et était enviée par tous à cause d'un pareil honneur.
    Mais, dans les autres baignoires, presque partout, les blanches déités qui habitaient ces sombres séjours s'étaient réfugiées contre les parois obscures et restaient invisibles. Cependant, au fur et à mesure que le spectacle s'avançait, leurs formes vaguement humaines se détachaient mollement l'une après l'autre des profondeurs de la nuit qu'elles tapissaient et, s'élevant vers le jour, laissaient émerger leurs corps demi-nus et venaient s'arrêter à la limite verticale et à la surface clair-obscur où leurs brillants visages apparaissaient derrière le déferlement rieur, écumeux et léger de leurs éventails de plumes, sous leurs chevelures de pourpre emmêlées de perles que semblait avoir courbées l'ondulation du flux; après commençaient les fauteuils d'orchestre, le séjour des mortels à jamais séparé du sombre et transparent royaume auquel çà et là servaient de frontière, dans leur surface liquide et plane, les yeux limpides et réfléchissants des déesses des eaux. Car les strapontins du rivage, les formes  des monstres de l'orchestre se peignaient dans ces yeux suivant les seules lois de l'optique et selon leur angle d'incidence, comme il arrive pour ces deux parties de la réalité extérieure auxquelles, sachant qu'elles ne possèdent pas, si rudimentaire soit-elle, d'âme analogue à la nôtre, nous nous jugerions insensés d'adresser un sourire ou un regard: les minéraux et les personnes avec qui nous ne sommes pas en relations. En deçà, au contraire, de la limite de leur domaine, les radieuses filles de la mer se retournaient à tout moment en souriant vers des tritons barbus pendus aux anfractuosités de l'abîme, ou vers quelque demi-dieu aquatique ayant pour crâne un galet poli sur lequel le flot avait ramené une algue lisse et pour regard un disque en cristal de roche. Elles se penchaient vers eux, elles leur offraient des bonbons; parfois le flot s'entr'ouvrait devant une nouvelle néréide qui, tardive, souriante et confuse, venait de s'épanouir du fond de l'ombre; puis, l'acte fini, n'espérant plus entendre les rumeurs mélodieuses de la terre qui les avaient attirées à la surface, plongeant toutes à la fois, les diverses sœurs disparaissaient dans la nuit. Mais de toutes ces retraites au seuil desquelles le souci léger d'apercevoir les oeuvres des hommes amenait les déesses curieuses, qui ne se laissent pas approcher, la plus célèbre était le bloc de demi-obscurité connu sous le nom de baignoire de la princesse De Guermantes.
     Comme une grande déesse qui préside de loin aux jeux des divinités inférieures, la princesse était restée volontairement un peu au fond sur un canapé latéral, rouge comme un rocher de corail, à côté d'une large réverbération vitreuse qui était probablement une glace et faisait penser à quelque section qu'un rayon aurait pratiquée, perpendiculaire, obscure et liquide, dans le cristal ébloui des eaux. A la fois plume et corolle, ainsi que certaines floraisons marines, une grande fleur blanche, duvetée comme une aile, descendait du front de la princesse le long d'une de ses joues dont elle suivait l'inflexion avec une souplesse coquette, amoureuse et vivante, et semblait l'enfermer à demi comme un oeuf rose dans la douceur d'un nid d'alcyon. Sur la chevelure de la princesse, et s'abaissant jusqu'à ses sourcils, puis reprise plus bas à la hauteur de sa gorge, s'étendait une résille faite de ces coquillages blancs qu'on pêche dans certaines mers australes et qui étaient mêlés à des perles, mosaïque marine à peine sortie des vagues qui par moments se trouvait plongée dans l'ombre au fond de laquelle, même alors, une présence humaine était révélée par la motilité éclatante des yeux de la princesse. La beauté qui mettait celle-ci bien au-dessus des autres filles fabuleuses de la pénombre n'était pas tout entière matériellement et inclusivement inscrite dans sa nuque, dans ses épaules, dans ses bras, dans sa taille. Mais la ligne délicieuse et inachevée de celle-ci était l'exact point de départ, l'amorce inévitable de lignes invisibles en lesquelles l'œil ne pouvait s'empêcher de les prolonger, merveilleuses, engendrées autour de la femme comme le spectre d'une figure idéale projetée sur les ténèbres.

                                                                 Marcel Proust, Le côté de Guermantes I


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