• Comte Robert de Montesquiou, un des modèles de Charlus, par Boldini« C'était, d'ailleurs, des hommes seulement que M. de Charlus pouvait éprouver de la jalousie en ce qui concernait Morel. Les femmes ne lui en inspiraient aucune. C'est d'ailleurs la règle presque générale pour les Charlus. L'amour de l'homme qu'ils aiment pour une femme est quelque chose d'autre, qui se passe dans une autre espèce animale (le lion laisse les tigres tranquilles), ne les gêne pas et les rassure plutôt. » (La Prisonnière.)

    Je ne peux m'empêcher en lisant ces lignes de me poser des questions sur cet amour du narrateur pour Albertine, sur cette jalousie qu'il éprouve en apprenant qu'elle aime les femmes, et sur le fait qu'il ne se préoccupe pas des infidélités qu'elle pourrait commettre avec des hommes...


    votre commentaire
  • Nu dormant, par Zinaida Serebryakova, 1921
    Description de la nudité d'Albertine, par Marcel Proust: «  Ses deux petits seins haut remontés étaient si ronds qu'ils avaient moins l'air de faire partie intégrante de son corps que d'y avoir mûri comme deux fruits; et son ventre (dissimulant la place qui chez l'homme s'enlaidit comme du crampon resté fiché dans une statue descellée) se refermait, à la jonction des cuisses, par deux valves d'une courbe aussi assoupie, aussi reposante, aussi claustrale que celle de l'horizon quand le soleil a disparu. » (La Prisonnière)
    Frappante évocation du sexe. Extérieur chez l'homme, étranger à son corps, connotant une blessure ou une violence subie (il est fiché dans la chair comme du fer dans une statue). Et ce mot de crampon, qui évoque une pièce de métal dotée d'une ou plusieurs pointes, mais aussi l'importun, quelque chose d'ennuyeux dont on ne peut pas se débarrasser, qui s'accroche, obsède.
    Au contraire des deux valves féminines: le calme, le repos, l'assoupissement. Au-delà de l'évocation évidente du mot vulve, elles rappellent aussi autre chose: des coquillages et par analogie ces biscuits moulés justement comme des coquillages, les madeleines. Associations d'idées qui mènent de la femme à la mémoire en passant par la pécheresse Sainte Madeleine.
    Le sexe de l'homme aussi renvoie au passé. La statue. Mais c'est une image dure qui nous en est donné. Statue descellée, mutilée, percée. Passé fragmenté, obsédant, blessé.
    Je ne peux m'empêcher en évoquant ces deux passés de penser aux deux mémoires, involontaire et volontaire.
    « Pour moi, la mémoire volontaire, qui est surtout une mémoire de l'intelligence et des yeux, ne nous donne du passé que des faces sans vérité ; mais qu'une odeur, une saveur retrouvées, dans des circonstances toutes différentes, réveille en nous, malgré nous, le passé, nous sentons combien ce passé était différent de ce que nous croyions nous rappeler, et que notre mémoire volontaire peignait, comme les mauvais peintres, avec des couleurs sans vérité. »
    (Entretien avec Marcel Proust paru dans le Temps, 1913)


    votre commentaire

  • envoyé par Paroles_des_Jours

    votre commentaire
  • Gauguin, Eh quoi, tu es jalouse?

    « C'était, d'ailleurs, des hommes seulement que M. de Charlus pouvait éprouver de la jalousie en ce qui concernait Morel. Les femmes ne lui en inspiraient aucune. C'est d'ailleurs la règle presque générale pour les Charlus. L'amour de l'homme qu'ils aiment pour une femme est quelque chose d'autre, qui se passe dans une autre espèce animale (le lion laisse les tigres tranquilles), ne les gêne pas et les rassure plutôt. » La Prisonnière.
    Comment en lisant ces lignes ne pas se poser des questions sur cet amour du narrateur pour Albertine, sur cette jalousie qui le fonde, et qu'il éprouve en apprenant qu'elle aime les femmes, douleur si forte chez lui que c'est à cause de ce qu'elle lui a dit sur Mlle Vinteuil qu'il en fait sa prisonnière...


    votre commentaire
  • Torrent, par Alexandre Calame
    Albertine dort (
    La prisonnière). C'est le seul moment où le narrateur peut la posséder entière. « Ce que j'éprouvais alors, c'était un amour aussi pur, aussi immatériel, aussi mystérieux que si j'avais été devant ces créatures inanimées que sont les beautés de la nature. »
    Parfois il nous arrive de nous noyer dans des paysages abrupts, romantiques, tourmentés, de nous abîmer en rêveries panthéistes devant la nature, quand elle s'impose, dans ces moments où l'arrangement des forêts, des sommets, des nuages, de la lumière, des arbres et des rocs n'est soudain plus un décor mais un spectacle qui brille d'un éclat inaccoutumé en même temps qu'il se désancre du réel, qu'il semble flotter, vide, étranger, inhumain, splendide et lointain. Dans ces moments où nous nous sentons exclus, où nous nous rendons compte que nous ne sommes pas nécessaires au monde, qu'il existe en dehors de nous. Moments où il est coutume de dire, pour liquider ce sentiment de fragilité gênant, qu'on se sent tout petit.Ces extases sont peut-être semblables, d'ailleurs, à celles qui nous viennent des œuvres d'art. Une expérience de l'altérité qui marque encore mieux par contraste ce que nous sommes. Soudain, face à un tableau, un film ou un roman, nous sommes tirés hors de nous-même. Nous ne sommes plus le centre du monde, la mesure de toute chose. Nous avons brutalement accès au moi de quelqu'un d'autre, à sa vision, à ce qui est le plus intime et le plus important pour lui: la quête d'une harmonie, d'une beauté, d'un sens.Ce qui est commun, dans ces états, c'est la déréalisation. L'effacement du moi pendant un instant devant un spectacle où il n'est pas, un spectacle qui est le fragment d'un autre univers. Un fragment qui s'impose comme une essence, étrangère et immobile.
    C'est à quoi me faisait penser cette description par Proust. Le sommeil d'Albertine est une fixation esthétique d'Albertine, qui n'est plus un être fuyant, mais figé. Et c'est le sommeil qui permet le processus et immobilise l'être en même temps qu'il en fait un Autre, parce que: « Son moi ne s'échappait pas, à tous moments, comme quand nous causions, par les issues de la pensée inavouée et du regard. »


    votre commentaire


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique