• C'est un type de trente ans, blond, viril, etc. Il veut être un homme, il se prend pour un homme. Il fuit, il a peur, il boit mais c'est un homme, lui. Les autres, les bourgeois qu'il rencontre dans cette petite ville où l'a mené son errance paniquée, ce sont des larves. Dans une boîte minable, il a levé une entraîneuse qui le suit, sans rien savoir de lui, sans qu'il soit attiré par elle, parce qu'il a besoin d'être aimé et admiré par quelqu'un.
    Ça, c'est l'apparence. Ce qu'il croit. Ce qu'il aimerait être vrai. Mais il se raconte des histoires, et c'est ce que révèle petit à petit Simenon dans un lent dévoilement subtil.
    Ce type est en fait un petit délinquant minable. Il a travaillé dans plusieurs endroits. Il arrive à attirer la confiance d'employeurs grâce à son bagout, mais au bout de quelque temps, il commet un petit quelque chose, abus de confiance, vol, qui est découvert et qui le fait prendre la fuite. Ce faux dur a presque réussi à être proxénète mais il a été chassé par le milieu qui l'a traité de demi-sel et l'a battu. Son dernier tour est d'avoir assommé et volé un homme dont il avait vu le portefeuille bien fourni dans une boîte de nuit. Mais il craint d'être repéré pour ce crime. Il fuit, se retrouve dans une petite ville.
    Et tout se dérègle. Il découvre que la fille qui le suit n'est pas si minable, qu'elle l'a pris en pitié, qu'elle le manipule pour le sauver. C'est une ancienne actrice. Elle connaît sans le dire le tenancier de l'hôtel où ils échouent, un homme détaché de tout, qui était producteur de cinéma. Tous deux se liguent pour l'aider.
    Et ça, il ne peut l'accepter. Ce qu'il ne supporte pas surtout, c'est de ne pas correspondre à l'image qu'il se faisait de lui. Un solitaire, qui dirige sa vie. Il veut en finir. Quand la police le repère, il médite son dernier acte de volonté, sa propre mort. Et même ça, ça échoue.
    Portrait psychologique à petites touches, comme Simenon sait les construire, avec le suspense qui est celui du dévoilement d'un caractère, ce livre donne aussi ce qui fait également la force de notre auteur. Des ambiances, ici provinciales. La description d'une petite ville et de ses notables, qui ressemblent un peu à ceux qui peuplent, par exemple, Les Fantômes du Chapelier.


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  • Borniche et René la canne après son arrestationRoger Borniche, né en 1919, est d'abord un flic, avec un excellent palmarès. Cinq cent soixante-sept arrestations, dont deux ennemis publics numéro un des années cinquante et soixante. Émile Buisson, un braqueur psychotique, dont il a raconté l'histoire dans Flic Story. Et René Girier, dit René la Canne, dont il raconte l'histoire dans le livre éponyme.
    Ce n'est pas les seules choses qu'il ait publiées. Il est l'auteur de 28 livres au total, dont plusieurs ont été repris comme base pour des films.
    J'ai donc lu son René la Canne, l'histoire d'une traque. Sa proie est un grand fauve. René Girier né le 9 novembre 1919 dans la banlieue lyonnaise, qu'on surnommait René la Canne ou René le boiteux parce qu'il avait reçu une balle dans la jambe.
    Borniche éprouve beaucoup de sympathie pour ce gangster. Le voyou est bel homme, séducteur, plein d'énergie et de ressources. Il s'évada 17 fois en 8 ans de prison, et il finira par devenir son ami, après sa libération finale en 1956 grâce à sa visiteuse de prison, la princesse Charlotte de Monaco, la maman de Rainier III de Monaco, la grand-mère de notre Albert du Rocher.
    La princesse, nous explique Wikipédia, l'installa ensuite près de son château de Marchais (Aisne). Il devint son chauffeur (sans permis), son intendant et son ami. Ce fut René la Canne qui conduisit la princesse au mariage de son fils avec Grace Kelly en 1956.
    Avant tout ça, on suit donc Borniche en 1949. Il tente de reprendre cet évadé, avec les moyens de l'époque qui nous font sourire, à nous qui sommes gorgés grâce aux séries télévisées de méthodes scientifiques, d'analyses d'ADN, de surveillances par Internet et par satellites. Là, en 49, on utilise la planque, les écoutes téléphoniques, les téléphones depuis les cafés et surtout l'intuition.
    C'est assez intéressant. Il faut dire que Borniche n'est pas un naïf en littérature. Il a manifestement lu beaucoup de romans policiers et d'autres romans. Il sait se mettre en scène, découper une histoire, la saucissonner, varier les points de vue, nous placer de temps à autre dans la tête de ses personnages. On le suit donc avec un plaisir mi-documentaire, mi-littéraire.


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  • Sébastien Japrisot,La dame dans l'auto avec des lunettes et un fusil,Efficacité de la technique de Japrisot : donner la parole à divers personnages, afin qu'ils expliquent leur point de vue sur le fragment de l'histoire qu'ils connaissent. Construire ainsi un puzzle incompréhensible et angoissant jusqu'à ce que la dernière pièce enfin révèle soudain le motif entier.
    Ici, le personnage principal s'appelle Dany. Elle est belle, blonde et myope comme une taupe. C'est une petite secrétaire qui semble terne et fiable mais qui va se révéler imprévue, fantasque et pleine de ressources lorsqu'arrivent les événements singuliers qui vont presque la faire basculer dans la folie.
    Comme son patron part pour un week-end prolongé avec sa famille, elle emprunte sa voiture après l'avoir emmené à l'aéroport et descend vers la Méditerranée pour voir la mer. Mais des événements bizarres se provoquent et s'enchaînent. On la reconnaît sur le trajet, on lui affirme qu'elle est passée sur la même route mais dans le sens contraire le matin même. Dans une station-service, un assaillant invisible lui écrase la main gauche. Elle découvre enfin un mort dans le coffre, enroulé dans un tapis et près de la carabine qui l'a tué.
    Dany finit quand même par déjouer la machination, à cause de ressources qu'elle ignorait en elle et du soutien de braves gens qu'elle croise en route. C'est la morale de ce livre à suspense: on peut pardonner à ceux qui tuent par amour, mais les cruels, les malades, les jaloux, les égoïstes et les manipulateurs doivent être punis.

    Sébastien Japrisot, La dame dans l'auto avec des lunettes et un fusil, (Gallimard/Folio policier, 1998, 311 pages)


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  • Arturo Perez-Reverte, Le Tableau du Maître flamandLe tableau dont Arturo Pérez-Reverte parle dans le titre de son livre a été peint par le peintre flamand Pieter Van Huys en 1471. Vous ne le connaissez pas? Moi non plus. Il a été complètement inventé par l'auteur. Deux chevaliers s'y affrontent aux échecs avec, derrière eux, une dame, vêtue de noir, un livre entre les mains. La toile se trouve à Madrid, chez Julia qui est restauratrice d'art et qui doit nettoyer le tableau pour une prochaine vente. Mais une radiographie qu'elle fait lui montre une curieuse inscription, dissimulée sous une couche de peinture par le peintre lui-même: "Quis necavit equitem?" C'est-à-dire: "Qui a tué le chevalier?".
    Il y a deux mouvements ensuite. Grâce à un expert en échec et en remontant de quelques coups la partie, Julia découvre que l'un des joueurs qui avait été assassiné ne l'avait pas été par celui qu'on accusait depuis cinq siècles mais par quelqu'un autre. Deuxième mouvement: quelqu'un reprend la partie en cours, assimile les pièces du jeu d'échec à Julia et à son entourage, et continue à jouer, tuant réellement les vivants que les pièces symbolisent.
    Ça vous semble compliqué? Rassurez-vous, si le scénario est assez machiaviélique, et les personnages manipulateurs, vous n'aurez aucune peine à comprendre tellement Arturo Pérez-Reverte a le sens de la pédagogie et prend ses précautions pour que tout soit clair, détaillé, précisé, au point que le texte semble bientôt longuet, appliqué, délayé et téléphoné. Il vous apparaitra assez vite que vous êtes bien plus intelligent que les personnages décrits, et les énigmes proposées ne vous sembleront pas si insolubles que ça.
    Un exemple: ce n'est pas pour me vanter, mais je suis un joueur d'échec très médiocre. A peine si je connais le maniement des pièces et n'importe qui peut me flanquer une rouste sur l'échiquier. Mais alors que l'expert du livre, qui pourrait vaincre les plus grands maîtres du monde paraît-il, met un jour entier et plusieurs pages pour retourner en arrière d'un coup dans le jeu, il m'a fallu cinq minutes. C'est la même chose avec l'assassin: je l'ai découvert cinquante pages avant ces êtres d'une finesse et d'une déduction extraordinaires.

    Il y a donc deux solutions: soit je suis un génie, soit Arturo Pérez-Reverte nous prend un peu pour des cons.

    Arturo Pérez-Reverte, Le tableau du maître flamand, Le livre de poche


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  • Photo de Weegee
    Un bon vieux polar de la série noire.
    Du balai! De Ed McBain date de 1956 et est le premier volume de sa série sur le 87ème district d'une ville qui ressemble un peu à New York.
    Ed McBain a eu une idée de précurseur qui allait faire le succès de cette suite: le héros ne serait pas un seul homme, mais un commissariat entier. L'un des flics serait le personnage principal d'un roman, puis il cèderait la vedette à quelqu'un d'autre. Certains des policiers mourraient, de nouveaux arriveraient, on verrait les anciens héros passer dans d'autres bouquins en silhouettes, puis revenir au premier plan.
    Ça n'étonnera pas les amateurs de séries télévisées policières, dont certaines sont construites selon les mêmes principes.
    Il y a d'autres choses d'ailleurs qu'on voit dans Du balai ! et qu'on retrouvera sur le petit écran: les investigations scientifiques. Bien entendu, on est en 1956 et il ne s'agit pas d'ADN ni de recherches informatiques. Plutôt de formulaires, de médecin légiste, de rapports de balistique et d'autopsie...
    L'intrigue: trois flics se font tuer successivement. Le commissariat s'engage dans toutes sortes de pistes. Finalement, il s'agit dans deux cas sur trois pour le meurtrier d'égarer les soupçons, et le responsable est un proche d'un des assassinés. D'accord, je ne dirai pas qui, pour le suspense. Sa femme.
    Et on trouve aussi une description intéressante de gangs de jeunes. Oui, ils existent déjà en 56. Ils ont des vestes rouges avec le nom de leur tribu en doré. Les Grovers. Ils sont claniques et brutaux, ils se battent contre le gang de l'autre quartier, ils ont des couteaux et des pistolets bricolés qu'ils utilisent.
    Est-ce que ça existe, une histoire de ces groupes? Les zazous, les mods, les blousons noirs, les hell's angels, les gangsta? J'aimerais bien pouvoir comparer.

    Ed McBain, Du balai ! Série noire.


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