• Maxime Maillard, monsieur vitesses, entretien

    Pour son premier livre, paru aux éditions d'autre part, Maxime Maillard nous propose un singulier et intéressant petit livre. On y suit les fragments d'une vie particulière. Le recueil explore les étrangetés du quotidien et quelques formes d'écriture. Ses courts chapitres, composés d'épisodes brefs, sont ponctués par des dialogues irrésistibles. Intrigué, j'ai posé quelques questions à l'auteur, auxquelles il a bien voulu répondre. Voici le résultat :

    Peux-tu me parler de la notion de vitesse dans ton livre.

    Maxime Maillard : Oui, bien volontiers, mais il faudrait plutôt l'envisager au pluriel, comme dans le titre. Les vitesses sont de plusieurs ordres: il y a celles que nous passons quand nous sommes dans un véhicule et que nous débrayons pour accélérer ou ralentir. Passer des vitesses est une manière pour le personnage du livre d'accéder à une autre forme d'expérience du monde. Avant cela, son périmètre de déplacement se réduit à l'appartement de ses parents, au trajet vers son lieu de travail, à cette maison surplombant le lac où il se rend en vélomoteur, et où il rencontrera celui qui lui apprendra à conduire. Mais les vitesses, ce sont aussi celles qui nous traversent et nous émeuvent, déterminent nos humeurs, nos actions, nos impressions. Le langage courant est d'ailleurs truffé d'expressions servant à décrire ces états intérieurs à travers le lexique cinétique: "je vis à cent à l'heure", "J'ai l'impression de vivre au ralenti", "aller à fond la caisse", "débraye mon gars". Michaux a eu à ce propos une formule qui m'avait intriguée. Il écrit quelque part: "L'homme: un être à freins". L'effort d'une vie consiste peut-être de ce point de vue à tenter de nous défaire de nos freins et d'accéder à nos propres vitesses qui peuvent être aussi des formes d'immobilité, des lenteurs contemplatives, des élans relationnels, des désirs. "monsieur vitesses" explore l'expérience d'un arrachement au milieu à travers une succession de péripéties, qui sont autant d'accélérations et de décélérations conduisant peu à peu vers une forme d'envol, d'apaisement.

    Le recueil est soigneusement composé. Quelles contraintes as-tu suivies et pourquoi? Quelle a été sa genèse?

     Il est né dans un atelier d'écriture que j'ai suivi en marge de l'université à Genève, il y a de cela huit ans. C'était un exercice frontal. Nous devions créer un personnage. Comme j'entretenais à cette époque un compagnonnage avec un petit cousin de ma famille, un être qui m'avait vu naître, qui m'était familier, mais dont l'étrangeté m'interpellait, je me suis inspiré de lui pour faire l'exercice. A ma grande surprise, mon texte fut choisi par la dizaine de participants à l'atelier pour faire l'objet d'un cycle d'écrits durant l'année. Par la suite, et comme je continuais de le fréquenter sporadiquement, j'ai tenté de raconter son histoire en la romançant à la troisième personne. Mais cela ne fonctionnait pas. C'était fade, il y avait trop de distance, et je ne parvenais pas à lui donner une consistance littéraire. J'ai alors tenté de trouver un autre angle, de sortir du sillon biographique et du traitement linéaire, en essayant de saisir les articulations déterminantes de cette vie en cours. C'est ainsi que j'ai exploré d'autres formes, comme la saynète, la prose courte, le poème rimé. Je cherchais à capter des situations existentielles, des rythmes, des enchaînements, si bien que j'ai peu à peu accumulé un matériel assez hétérogène, une sorte de carriole de brocanteur.  Ce n'est que plus tard, sur le conseil de Pascal Rebetez, mon éditeur, que j'ai repris cet éventail de pièces dépareillées, en cherchant à l'organiser. Je me suis alors rendu compte que cette matière était animée par deux tentations, l'une poétique, et l'autre romanesque. J'ai voulu préserver cette  tension entre le souffle concentré, elliptique, de l'écriture poétique et le développement plus ample de séquences romanesques qui emportent le lecteur. La prose s'est alors imposée, une prose souple et rythmée, construite comme une succession de tableaux ou séquences, reliées à la fois par des fils romanesques et par une texture d'images. C'est pourquoi ce livre tient plus du recueil, de la rhapsodie que du roman ou du récit.

    "Ce n'est pas une biographie" mais ça se lit quand même comme une biographie. Qu'est-ce que tu entends par "Essai d'immersion"?

    Une biographie déchargée de ses référents temporels, topographiques, de sa prétention à l'exhaustivité, du pacte de vérité qui la lie aux faits et gestes de celui ou celle dont elle retrace le parcours. C'est cela un essai d'immersion: privilégier l'expérience du corps à celles des faits, tenter d'entrer dans la perception d'un autre en utilisant aussi bien ce que l'on sait que les vides et les zones d'ombre où l'imagination peut respirer.  Dans "monsieur vitesses", il n'y a guère d'unité affirmée de temps et de lieu, mais des indices très concrets d'une époque (le blouson à col fourré, l'Alfa Roméo 164, le plaisir de la conduite sur des routes clairsemées) d'un certain milieu social (l'appartement, le père postier bibliomane, la mère qui coud), et d'une géographie qui, de temps à autre, dit son nom. On comprend que certaines scènes se passent non loin, dans le pays de Vaud, avec ses paysages vallonés, ses routes entortillées autour de collines où trônent de petites chapelles, ses forêts de sapins où refluent les souvenirs olfactifs d'une enfance en plein air. Mais ce n'est pas de moi dont je parle même si j'y mêle ma voix. Je ne me raconte que de manière différée, à travers cet effort d'immersion qui vise d'abord un autre. La première personne du singulier s'est imposée pour des raisons de proximité, et parce que le "il" ne fonctionnait pas. Elle me permettait une plus grande liberté pour accéder à ce que je pressentais être lui. C'est bien entendu un effort en partie vain, car l'altérité n'est approchable qu'en vertu de ce mouvement qui nous replonge en nous-même pour y trouver un écho. Il y a bien des choses dont je n'ai pu parler car elles m'étaient trop étrangères. En ce sens, je suis aussi dans ce "je", mais comme un espion, ainsi que le suggère l'épigraphe de Kerouac, un espion bienveillant.

    Quelque chose à dire sur les conversations téléphoniques?

    Et bien... c'est le moment où la dualité du "je" se découvre, où les deux voix se font face et s'échangent sans se confondre. C'est aussi un dispositif que je trouvais intéressant, qui me permettait d'introduire un petit décalage en terme de point de vue et de traitement. Ces conversations téléphoniques constituent un leitmotiv, un élément rythmique du livre. Elles structurent et suggèrent autrement ce qu'éprouve le personnage, de façon plus directe et percutante. Ca permet parfois une grande économie de moyens. Par exemple:

    "- Qu'as-tu fait pour le 31?

    - J'ai attendu qu'on soit demain"

     

    Maxime Maillard, monsieur vitesses, éditions d'autre part


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