• Le blues des vocations éphémères

    Gérald Rast, Dessin, Sans titre Acryliques et crayons sur papierLe professeur est un élégant dans la trentaine qui appartient à la Génération, un vétéran de mai 68. Il a tout l’équipement: des chaussures italiennes, un veston anglais, des lunettes, une pipe, une grande serviette en cuir. D'une main mécanique, il remet régulièrement sa longue frange en place pendant qu'il étale ses papiers. Il prend son temps.

           - Commençons par rappeler... ce dont nous avons parlé la dernière fois...

    Ça tombe bien. Je n’y étais pas.

    - Qui s’en souvient?

    Tous les yeux se sont détournés, les miens pas assez vite. Son regard me fixe et une brusque montée de panique me saisit. S’il m’interroge, ce sera comme dans les cauchemars qui me réveillent la nuit. Il m’ordonnera de sortir, m'interdira de remettre les pieds dans ces bâtiments. Je ne pourrai qu'obéir, démasqué sans recours.

    Mais il est déjà passé plus loin. Il insiste. Il attend. Son projet affiché au départ est de faire de son séminaire un lieu d’échange participatif. Tout le monde discute en rond et la vérité se dégage des palabres.

    - Je vous remets le sujet en mémoire. Il s’agissait du narrateur... Dans le roman…

    Ah, le roman! Le roman c'est ma maison. Pendant mes nombreuses heures libres, je vide les bibliothèques publiques. Des bouquins de science-fiction, des contemporains, des classiques s'empilent dans mon studio, Nabokov, Balzac, Stendhal, Diderot, ou cet auteur incroyable que j’ai commencé, dans lequel j’avance lentement. Marcel Proust.

    - Que peut-il donc être? Homo...? Homo? Allons, allons... Ou alors... Hétéro...?

    Quoi? Mais qu’est-ce que j'ai raté la dernière fois? Quel chapitre a-t-on entamé?

    La réponse vient d’où tout le monde l’attend, le seul endroit que le prof évite du regard. Un type bouclé à la face léonine dit avec une sorte de hargne:

    - Homodiégétique! Hétérodiégétique! On a compris. C'est simplissime! Mais ce que j’aimerais dépister, moi... et je m'en suis déjà enquis la dernière fois, je vous le rappelle... et vous ne m’avez pas éclairé... Peut-être n'étiez-vous pas suffisamment documenté ou érudit... Ce que j'aimerais dépister, ce sont les positions en terme de système narratif cohérent, et, cette fois-ci, je ne tolérerai aucune dérobade!

    - Mais... Je vous l’ai déjà dit, monsieur… Müller. C’est une question plutôt... d’esthétique, que vous posez... Hors champ pour nous...

    Le bouclé a l’air furieux, mais plus encore, triomphant:

    - Je m’y attendais! Vous éludez! C’est votre attitude, ça! Un pion, qui se réfugie dans les nomenclatures, les classifications!

    Il se retourne, une cigarette éteinte entre ses lèvres, regarde par la fenêtre. Son attitude exprime le plus suprême mépris. Tout montre qu’il est bien résolu à ignorer le cours. Le professeur, l’université, la fac lui répugnent parce qu’ils ne peuvent répondre, ne pourront jamais répondre aux questions hyper-complexes qu’il se pose.

                                                  (Extrait d'un roman en chantier.)


  • Commentaires

    1
    Philippe
    Dimanche 16 Mai 2010 à 11:21
    Le blues des vocations
    Extrait d'un roman où le narrateur a 21 ans et se retrouve à l'Université de Genève...
    2
    Lundi 17 Mai 2010 à 09:04
    blues
    Exact, Philippe.
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