• La vengeance des humiliés, par Philippe Cotter et Gilbert Holleufer

    Après avoir travaillé sur les racines de la violence (« Nazisme, terrorisme et tueurs en série » Editions Eclectica), Philippe Cotter se penche sur le sentiment d'humiliation. Ce qui est une suite logique. Enfin, je veux dire : une suite logique dans sa recherche. En ce qui concerne l'enchaînement des causes et des effets, évidemment, c'est le contraire. L'humiliation précède et suscite la violence.
    D'où les questions que pose Cotter, docteur en relations internationales. Comment éviter que le sentiment d'humiliation nous submerge ? Et,  question subsidiaire mais non moins importante, comme éviter que les humiliés ne se vengent sur des victimes sans défense ?
    Philippe Cotter traite autant de l'humiliation individuelle que collective, postulant que les deux sont prises dans des mécanismes identiques qui produisent des effets similaires, à l'échelle des individus ou des peuples. En gros : le sentiment d'humiliation, s'il ne peut être dépassé, produit une estime de soi « en permanence déficitaire. » L'accumulation crée une rage sourde, et l'explosion de la violence qui suit sert à restaurer sa propre fierté.
    Et ceci, dit Cotter, est autant valable pour les jeunes tueurs du collège de Columbine (photo) que pour ceux qui se sont emparés des avions du 11 septembre.
    Cotter affine son analyse, en différenciant violence sociale et violence extrême, en décomposant le sentiment d'humiliation en plusieurs catégories (sentiment d'infériorité, sentiment d'injustice, humiliation aveugle, défaut de reconnaissance, humiliation culturelle). 
    Il donne des pistes d'intervention précoce pour désamorcer le processus et le maîtriser. De sorte que son essai, qui peut se lire comme un outil de prévention sociale, ferait aussi un excellent manuel à l'usage de manipulateurs cyniques.
    Le texte est clair, ramassé, condensé, contient beaucoup d'idées vulgarisées et intéressantes. Il est suivi par une deuxième partie plus pratique de Gilbert Holleufer.
    Ce spécialiste de la sociologie de la guerre, ancien Research Fellow à Harvard, a travaillé à partir de trois rapports qu'il a rédigés sur les données et témoignages de l'enquête du CICR. Les voix de la guerre/People on War (15'000 interviews dans 12 zones de conflit). On voit ce qu'il en est pratiquement en Bosnie, en Afghanistan et dans la région Israël/Palestine. Le point de vue des humiliés. Eclairant. 

    Philippe Cotter, Gilbert Holleufer, La vengeance des humiliés, Editions Eclectica


  • Commentaires

    1
    Mercredi 30 Avril 2008 à 08:51
    vengeance
    "De sorte que son essai, qui peut se lire comme un outil de prévention sociale, ferait aussi un excellent manuel à l'usage de manipulateurs cyniques". Très intéressant, en effet...
    2
    JC.
    Mercredi 30 Avril 2008 à 18:30
    humiliation
    C'est toujours le même problème, de la modernité, la violence, la lutte qui peut être engendrée par la vengeance, le sentiment d'injustice est considéré aujourd'hui comme totalement mauvaise. A notre époque celui qui prend les armes pour se rendre justice, individuellement ou collectivement a, apriori, tort. Pourtant on pourrait considérer que la violence, la lutte, la guerre sont des manière de répondre aux problèmes de l'existence, une manière comme une autre de vivre ensemble ?
    3
    JC.
    Mercredi 30 Avril 2008 à 18:36
    humiliation
    N'est-il pas normal que, le sujet subissant l'humiliation soit submergé par le sentiment d'être humilié est tente tout ce qui est en son pouvoir pour qu'on lui rende justice, pour que l'on reconnaissance la faute commise à son encontre. Vouloir "guérir" cela est encore une manière de retirer aux plus démunis un moyen d'agir ?
    4
    JC.
    Mercredi 30 Avril 2008 à 18:42
    humiliation
    Et si c'était le contraire, si l'humilié tentant de se venger, de se rendre justice retrouvait par là une estime de soi, se plaçant en sujet d'importance, disant aux autres : j'existe. le résistant serre les dents en voyant l'ennemi, l'autre fouler les rue de sa ville en conquérant, le soir avec ses camarades poussé par le sentiment d'humiliation il se venge ?
    5
    Jeudi 1er Mai 2008 à 12:56
    Recadrer
    Le recours à la violence quand on a subi une humiliation, JC, a tout du stérile. Je fais une différence entre la résistance et la violence, la capacité à lutter ne se résumant pas à entrer en guerre. M'a l'air bien intéressant ce livre. Ce que j'ai compris de mon côté, c'est que l'humiliation est une affaire de point de vue, qu'il nous appartient de recadrer ce qui nous arrive dans une compréhension qui ne fasse pas rimer humiliation et perte d'estime de soi. Un peu à la façon d'Aimé Césaire avec sa négritude, qui retourne l'injure. Mais bien évidemment, si on ne fait rien pour remédier à la chose, si on n'entre pas en résistance, alors on finira pas réellement se sentir humilié. http://anthropia.blogg.org
    6
    JC.
    Jeudi 1er Mai 2008 à 18:09
    Ce qui gratte...
    Stupide, de ma part, de dire quelque chose à partir d'un livre que je n'ai pas lu, et de l'article d'Alain que j'ai lu en diagonal. Il y a des idées, modernes, à la mode, qui trainent dans l'air et qui ont tendance à m'irriter... Tout est une affaire de point de vue, tout particulièrement avec l'idée, le concept de violence ?
    7
    Jeudi 1er Mai 2008 à 18:34
    Ce qui gratte...
    Non non, Jean, tes remarques sont pertinentes, et les questions que tu poses me semblent justes. Il vaudrait mieux ne pas être humilié, effectivement, mais quand on l'est, que faire?
    8
    Philippe Cotter
    Vendredi 2 Mai 2008 à 10:29
    Que faire de l'humiliation ?
    Commentaire de l'un des auteurs (Philippe Cotter). Dans notre livre, nous avons essayé de montrer qu'il y a plusieurs réponses possibles au sentiment d'humiliation. La meilleure d’entre elles est la résilience, lorsque l'individu (ou le groupe) parvient à utiliser son sentiment d'humiliation pour rebondir et devenir plus fort. Si la résilience n'est pas possible, parce que la source de l'humiliation est structurelle, la résistance est alors nécessaire, comme le dit Anthropia, en principe non violente, sauf si l'agresseur retourne cette non-violence contre la victime (notamment dans la violence extrême). Dans ce cas, la résistance violente est une forme de légitime défense (comme le remarque JC) à distinguer de la vengeance, contreproductive parce qu'elle accroît le sentiment d'humiliation de l'agresseur en accentuant sa paranoïa. Dernier cas de figure, lorsque l'individu (ou le groupe !) se sentant humilié ne sait pas d'où proviennent ses émotions douloureuses. Une bonne analyse est ici la meilleure solution : ce sentiment d'humiliation-écran masque généralement des angoisses non résolues, qu'il s'agit de libérer. Tout cela est un peu compliqué, mais passionnant, le sentiment d'humiliation a encore été peu étudié. Enfin, et je termine, il y a un joker face à l'humiliation, que l'on aime ou que l'on aime pas : le mépris. Je préfère la résilience, mais...chacun ses choix. Voir Céline pour un débat à ce sujet.
    9
    JC.
    Vendredi 2 Mai 2008 à 12:45
    oui mais...
    Se sentir humilié est sans doute quelque chose de l'ordre de l'intime, un sentiment, même si l'humiliation est bien réelle. A mon âge j'aurai plutôt tendance à fuir comme me le conseille Laborit dans son éloge, sans doute parce que j'ai mis une distance vis à vis de ceux qui peuvent m'humilier, stratagème de vieux devenu lâche avec le temps. Ce livre sur l'humiliation que je me suis promis de lire tente certainement de cerner tous le problème. J'avais surtout rebondi sur l'idée que la violence ne serait pas une des bonnes réponses possibles face à l'humiliation. Par ailleurs depuis quelques années je fais une étrange expérience, de ceux qui sont continuellement humilié par le fait de leur situation sociale, professionnelle, qui se sentent humilié, qui ne peuvent rien y faire et qui sont obligés de faire comme ci de rien n'était.
    10
    Philippe Cotter
    Vendredi 2 Mai 2008 à 21:38
    oui mais...
    Je suis d’accord (JC). Toutes les stratégies sont utiles pour lutter contre le sentiment d’humiliation (à part la vengeance). Mais au niveau professionnel les situations peuvent parfois paraître insolubles. Il y a un bon ouvrage de Marie-France Hirigoyen qui fait le point sur la question ("Le harcèlement moral"). Plus récent, le livre de Robert Sutton sur ce qu’il appelle les "sales cons" ("assholes") n’est pas très poétique, mais si vrai ! ("Objectif zéro-sale-con") Difficile de leur échapper à ces "sales cons" !
    11
    JC.
    Samedi 3 Mai 2008 à 16:47
    Bon weekend
    Merci Philippe pour les idées de lecture.
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