• L'exil

    On me rappelle à mes devoirs par un commentaire arrivé hier. L'exil. Ou le déracinement. Pourquoi partir de chez soi, se retrouver dans un lieu anonyme, une ville sans souvenirs ? Je vous ai parlé d'un débat là-dessus, en prolongement d'un spectacle de Pierre-Isaïe Duc (voir ici).
    Je m'exécute. C'est intéressant. Pourquoi est-ce qu'on part ?
    Bon, je ne suis pas un spécialiste. J'ai ma petite expérience à moi. Toute petite. Un déplacement de 200 kilomètres, d'un canton suisse à un autre. Même pays, même système politique. On est dans la miniature. Rien d'extraordinaire. Du village à la ville, quand même.
    Mais j'ai lu des choses là-dessus. J'ai bien écouté le débat. Je peux résumer.
    Pourquoi est-ce qu'on part ? Parce qu'on est forcé. Chassé. Ou parce qu'on ne supporte plus d'être ligoté, réduit à un rôle social étouffant, convenu d'avance, qui nous enferme dans un avenir tracé. Ou parce que la vie est si terne ici et que l'aventure est ailleurs. Ou parce qu'on n'a pas d'argent, qu'on est dans la misère.


    L'exil, vu par Jean-Pierre Landau (http://jeanpierre.landau.free.fr/tableau.php.fr?index=4)

    Mais il semble qu'il y ait dans tout exil l'idée de retour. Après avoir réussi. Réussir, c'est construire une maison à côté de celle de ses parents, mais beaucoup plus grande, parquer devant elle une belle voiture chère que tous vont admirer. Ou c'est avoir fait sa carrière, sa vie, seul, par soi-même, sans avoir forcément triomphé mais loin des attentes trop précises des autres. C'est être devenu une personne, un individu, et ne plus être vu comme un partenaire social étroitement déterminé, être reconnu comme autonome.
    Certains, donc, reviennent. Mais jamais où ils sont partis. Evidemment, leur monde a disparu dans le temps. Monde nostalgique et ambivalent, regretté parce qu'il renvoie à la jeunesse, au temps perdu, haï parce qu'il rappelle les anciens esclavages. Ce monde existe aussi pour ceux qui sont restés, ainsi que vous le dites, Samba (commentaire du 13.11), mais pris dans un mouvement organique, harmonieux, naturel, alors que la coupure de l'éloignement l'a figé comme un tableau pour les exilés, d'où l'éclair temporel surgi du rapprochement entre ce qui a été et ce qui est, devenu étranger.
    Celui qui retourne veut aussi plus ou moins explicitement renouer la lignée. Celle des morts au cimetière, du lien avec le passé, du sens de l'histoire. Celle du bout de vigne hérité, d'une part de maison, d'une grange en ruine. Possession des pères et transmission du patrimoine, parfois risible financièrement, invisible, mais essentiel symboliquement.
    Pour celui chez qui au contraire tout est coupé, comme l'explique John Berger dans un très beau texte (L'Exil), « les morts disparaissent tout simplement », émigrer, c'est donc « défaire le sens du monde - et à l'extrême limite - s'abandonner à l'irréel qui est l'absurde ». C'est, plus simplement, se retrouver dans le présent perpétuel, alors qu'on cherchait l'avenir.
    Je reste dans les banalités, pas lui. Lisez son texte. On le trouve ici, avec un lien vers un entretien-présentation de l'écrivain et critique d'art.


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