• Voici un entretien de forme un peu singulière. On y trouvera d'abord (en gras et numérotées) les questions que j'ai expédiées à
    Antonin Moeri. Puis la réponse de notre auteur, qui a préféré la faire d'un seul tenant. Elle est peut-être un peu longue par rapport à ce qui se publie  généralement dans un blog mais vous y trouverez le ton et les positions originales d'un auteur que j'apprécie, et dont j'ai parlé aussi  ici, ici et ici.

    1) Tous vos textes mettent en jeu un narrateur qui observe, qui épingle, mais il accorde finalement plus de valeur aux sensations et aux analyses qu'il en tire qu'au sens du monde qui l'entoure. Quelle est la part de la subjectivité dans votre travail d'écriture, et pensez-vous, comme vous semblez le suggérer, que le monde est lisible seulement par fragments discontinus et illisible en sa totalité ?
     
    2) Il y a une sorte de passivité de vos héros. Ils semblent subir ce qui leur advient, trouver leur revanche dans l'examen des émotions et la description des faits, mais ne pas vouloir ou pouvoir agir. Est-ce une position philosophique de retrait, ou pensez-vous que l'action soit inutile ou impossible ?

    3) De façon un peu paradoxale par rapport à ce retrait, vous vous êtes fait connaître publiquement par des positions provocatrices. En soutenant les Serbes lors de la guerre des Balkans. En défendant dans les journaux le retour de l'ordre à l'école. Des positions très à droite. Pouvez-vous vous expliquer là-dessus ?

    4) Le monologue et l'oralité semblent avoir une grande importance dans votre écriture. Est-ce en relation avec votre maître Céline ? Ou faut-il chercher votre filiation plutôt chez Robert Walser dont vous êtes un grand admirateur, et dont vous partagez le goût de la promenade et de la marche ? Quelle est l'esthétique à laquelle vous vous rattachez ?
     

    La ficelle, cher Alain Bagnoud, me semble un peu grosse: me faire passer pour un écrivain de droite sur la toile qui ressemble beaucoup au monde radieux des présentatrices sémillantes et des nouveaux pédagogues, ces jolies dames et ces messieurs sympathiques qui s'en tiennent, pour reprendre les mots de Limonov, "à un Progressisme flou dont les principales composantes sont un amour du progrès, une haine à l'encontre d'abstractions négatives: oppression, totalitarisme, racisme."
    Cette vision du monde, simplette et confortable, permet de dormir tranquillement la nuit dans une chambre artistement décorée, de chanter sous la douche, de prendre brièvement et efficacement la parole dans les assemblées, de faire valoir sur le marché du travail ses qualités: inspiration, intuition, tolérance, écoute, humanisme etc., de manifester son excellence dans l'animation d'une équipe, de soutenir le Barça avec enthousiasme et conviction, de faire souffler un vent nouveau dans l'entreprise, d'adapter son langage aux circonstances et de ne songer qu'à une seule chose: la satisfaction du client.
    Mais votre proposition m'intéresse, car vous savez comme moi que la distinction gauche-droite n'est plus opérante, que l'électeur de gauche est devenu un consommateur rusé qui se soumet avec volupté au règne du paradigme capitaliste. On pourrait affirmer sans trop d'effronterie que l'homme de gauche a perdu son honneur et qu'en instaurant la vie ignoble comme seule valeur, il a remplacé l'idéal par la morale et rejoint les rangs des masses silencieuses qui  récitent le même bréviaire et tournent en rond sempiternellement.
    De la gorge des responsables scolaires cooptés monte un chant qui n'est pas celui du bouc, mais celui de la merlette à l'écoute du moindre besoin à satisfaire, pleine de sollicitude pour les petits radoteurs capricieux, attentive à la moindre verrue pouvant se développer sur la truffe de l'iPod en rollers. C'est avec des hymnes à l'égalité des chances et à l'épanouissement de chacun qu'on impose partout la jubilation permanente et la fête unanimisante, stratagème redoutablement efficace pour contrôler les populations. Et ce sont ces mêmes chantres de la proximité bienveillante qui emploient des réfugiées tamoules pour faire le ménage dans leur villa achetée à crédit (ce qui, en soi, n'est pas une action sale; la saleté, c'est de prétendre qu'on agit ainsi pour le bien de l'humanité).
    Oui, votre proposition m'intéresse, car il est assez excitant de vivre dans un espace social structuré selon une logique flottante, dans un monde bigarré, au mileu d'une population gentiment mêlée, où se côtoient des sceptiques fanatiques, des esthètes cogneurs, des prostituées bénévoles, des chômeurs surbookés, des banquiers altermondialistes, des assistants sociaux élitistes, des étoiles syndiquées, des amateurs professionnels, des pasteurs antisémites, des loosers engagés, des pédophiles néo-chrétiens, des cantatrices chauves, des médiateurs sans âme, des procureurs hilarants, des psychiatres paranoïaques et de jeunes mamans cocaïnomanes, des immigrées blochériennes et des mystiques consuméristes
    , des maris chassés du domicile conjugal et dormant dans une roulotte à côté d'une autoroute, des enfants inhalant les dangereuses particules fines du gaz de voiture et des institutrices aux lunettes d'aviateur.
    Procédons par ordre. La question du narrateur-scrutateur qu'on croise dans mes livres est peut-être mal posée. Certes il soumet le monde qui l'entoure à une observation minutieuse, il épingle les gens, suggère des grimaces. Mais je crois qu'il est surtout sensible aux mots, aux phrases, aux discours qu'il entend. Il emmagasine des sons comme l'enfant le fait avant de savoir parler. Et les sons qu'il entend le laissent songeur. On pourrait ici se demander si le langage est la clé pour comprendre le monde et si le non-respect de ses lois est un signe.
    Oui, mes héros sont essentiellement passifs, ils subissent mais ne se dérobent pas. Ils se laissent volontiers entraîner dans des catastrophes, le pire étant souvent pour eux une chance, comme l'était l'impuissance pour R.W.Fassbinder. Non pas que j'éprouve une quelconque attirance pour les victimes, dans un univers où celles-ci déplacent les frontières et concentrent toute l'attention des citoyens épuisés, où les petits squelettes du Darfour font bouger les stars du cinéma mondial, de la chanson mondiale et de Vingt heures dix pétantes. Si mes héros décrivent les faits, leurs sensations et leurs émotions, s'ils essaient de comprendre pourquoi ils ont frappé une femme, pourquoi ils aimeraient trouver refuge plus près du ciel, pourquoi la pulsion raciste ne les épargne pas, pourquoi les niaiseries proférées à longueur de journée par les animateurs de tous bords les rendent féroces..., ce n'est certainement pas pour valoriser le provisoire des estrades vides ni pour adopter la posture du dépressif ni pour s'abîmer dans l'immense fatigue de soi.
    Ce repli frileux de la plupart de mes personnages vous amène, cher Alain Bagnoud, à poser la question de mes petites provocations dans la vie publique. Elles furent bien discrètes, car je n'ai pas le talent du polémiste et la guerre des mots n'est pas un exercice dans lequel je saurais briller. J'ai plutôt l'esprit en escalier et, à des propos tenus dans telle circonstance, je ne réagis que beaucoup plus tard, souvent le lendemain, parfois même la semaine suivante. C'est sans doute une des raisons de mon goût pour l'écriture, qu'on ne peut d'ailleurs guère envisager sans retrait, sans solitude, sans obscurité.
    Vous prétendez, dans un élan presque condescendant, que j'ai soutenu les Serbes lors de la guerre des Balkans. Il faudrait expliquer un peu les choses. Mon éditeur était alors un homme dont j'ai toujours admiré la folie, les phrases trempées dans l'acide le plus tonique et la persévérance. Il se trouve que cet éditeur est serbe (de Macédoine je crois) et qu'il a, lui, soutenu, avec une sorte d'héroïsme incompréhensible pour les petits démocrates que nous sommes, les nationalistes serbes entraînés dans une guerre civile aux causes multiples. Aboyer avec le reste de la meute m'était impossible. J'ai trouvé plus belle et plus courageuse l'attitude d'un Peter Handke qui s'est efforcé de voir différemment, de percevoir autrement cette réalité.
    Quant à mes prises de position par rapport à l'école publique genevoise, il m'était difficile de ne pas réagir. Je savais de quoi je parlais puisque je gagnais un salaire dans cette institution. Une institution où l'on a subitement poussé les enseignants à s'occuper de ce qui ne les regardait pas, à flatter les bassesses et les lâchetés de l'ado moyen. Une institution qui, tout à coup, cessa d'être un lieu réservé à l'étude pour devenir une surboum étroitement surveillée par des adultes en jean et casquette, à percing et trottinette. Les quelques articles que j'ai alors envoyés aux journaux locaux ne faisaient que refléter l'inquiétude d'une population qu'on consulte d'ailleurs régulièrement à ce sujet.
    Pour ce qui est de l'oralité et des monologues dans mon écriture actuelle, ils signalent un besoin de dépasser... comment dire... j'étais embourbé, encalminé sur une mer sans rides... mon narrateur occupait tout le terrain... je devais le... les livres de Faulkner et de Lobo Antunes (surtout Explication des oiseaux) m'ont indiqué une voie à suivre. Il ne me suffisait plus de scruter les failles les plus infimes. J'ai éloigné le narrateur du centre du discours. Je l'ai multiplié. "Il s'est mis à l'écoute de voix en quête d'une oreille prête à les saisir", comme le dit si bien Carmen Cela qui m'invita à l'Université de Salamanca pour parler de mes polyphonies et, surtout, de celles des autres, et qui écrivit un texte magnifique sur mes châteaux de sable.
    Me rattacher à une esthétique? Celle de Walser ou celle de Céline? Je voudrais ne plus me rattacher à une quelconque esthétique. Walser a représenté pour moi ce qu'il y a de plus grand dans la littérature. Puis ce furent Thomas Bernhard, Louis-Ferdinand Céline, Salinger, William Faulkner. Ce sont tous des écrivains de la bande sonore, des effets d'oralité. Le livre le plus fascinant lu ces dernières années fut pour moi As i lay dying, paru en 1934. Je n'en reviens toujours pas de cette histoire d'agonie, d'interminable convoi funèbre et d'enterrement, racontée par quinze personnages tous plus mystérieux, plus attachants les uns que les autres.


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