• Entretien avec Jerome Meizoz (2)

     Max Stirner

    Jérôme Meizoz (voir 18.12 et 23.12) est pour l'échange et il a raison. Après les questions que je lui ai posées sur son livre, il m'interroge sur le mien (voir 23.12). Notamment sur des thèmes communs à nos deux ouvrages. Il n'y a aucune raison de ne pas lui répondre, n'est-ce pas ?

    J.M. : La leçon de choses en un jour, c'est le deuxième livre d'un Valaisan où les proverbes sont utilisés, tantôt comme sagesse, tantôt comme forme d'oppression par l'indiscutable. Que représente le proverbe dans ce monde que tu décris ?

    A.B. : Un pouvoir tout d'abord, il me semble. Dès qu'on le prononce, surgissent lourdement la tradition, la norme. Parce qu'il se présente comme l'expression d'un point de vue collectif, évident, comme la sagesse des pères et des anciens, comme un plus petit dénominateur commun aussi, il impose. Le proverbe est indiscutable. On ne peut pas nier un proverbe, sinon avec un autre proverbe. Mais il permet aussi à l'individu qui l'utilise habilement de sortir de sa faiblesse, de contredire, de contester. Le proverbe justifie le discours subjectif du faible face au fort en disant : ce n'est pas moi qui parle ainsi, c'est l'évidence. Mais cet usage libérateur est réservé aux retors. 

    J.M. : Le patois a-t-il été une source expressive importante pour toi ? L'as-tu reconstitué d'après tes souvenirs, as-tu utilisé des informateurs ou des livres ? As-tu vécu une forme de bilinguisme douloureux, naturel, ou comique quand tu étais gosse ?

    A.B. : La génération de mes grands-parents parlait le patois et j'en comprenais quelques bribes quand j'étais enfant. Il me semblait qu'on trouvait dans cette langue le plaisir de l'échange, de la blague, du jeu, qu'on plaisantait beaucoup, que ça se prêtait à ça. Mais en même temps, c'était lié au passé et à une certaine rudesse. Aux vieux, aux grands-parents, aux vaches. Ça ne me concernait déjà plus. Maintenant, j'ai tout oublié. La leçon de choses en un jour a donc nécessité des manuels.

    J.M. : Quel est l'héritage, pour toi, des débats sur la littérature critique ou engagée, telle que la concevaient des écrivains que tu connais bien, comme Yves Velan ou, par exemple, Gaston Cherpillod ?

    A.B. :
    La littérature ne doit pas être propagande, elle n'est pas tenue de défendre des idées (elle peut le faire, pourquoi pas ?) mais la manière est essentielle. J'ai de la peine à m'adosser à une théorie, littéraire ou politique, puisque toutes ont fait faillite. Il m'est impossible de m'identifier à une pensée politique et de l'opposer à une autre, de m'appuyer sur un système de droite pour contrer un système de gauche, ou réciproquement. Je me méfie des systèmes et des discours assertifs et assurés, qui me semblent toujours totalitaires. Mais, de Velan, de Cherpillod, j'ai gardé la certitude que la forme est politique, et que c'est par elle qu'on peut exprimer une non-adhésion, une résistance, qu'on peut contester l'ordre présenté comme évident.

    J.M. : La tradition littéraire anarchiste semble très présente dans tes références. De Vallès à Céline ou même Alphonse Boudard, il y a un ton décapant, une mise à plat des institutions et des discours. T'inscris-tu dans ce paysage et comment ? Pour toi la littérature est-elle le lieu de la liberté à l'égard de tous les discours d'oppression, et comment ?

    A.B. : Stirner voulait expurger l'individu de tout ce qui n'est pas l'individu dans l'individu. Il pensait à des discours dominants, à Dieu, à l'Etat... Il y en a bien d'autres qui nous parasitent, qui tendent à nous conduire et qu'on peut miner et démonter. C'est une des forces de la littérature. Que vous en lisiez ou que vous essayiez d'en faire, elle vous met toujours un peu à l'écart, à côté, vous n'êtes plus dedans, vous ne pouvez pas dès lors être totalement dupe d'un système ou d'un pouvoir. De sorte qu'elle est aussi un outil de libération, et c'est pour ça que les régimes totalitaires s'en méfient. (Mais elle est également plaisir, enrichissement personnel...) La volonté de Stirner, je la retrouve comme écrivain dans la recherche de ma langue propre. C'est un processus que j'ai essayé d'entamer il y a longtemps, qui est difficile à mener, et qui n'est de loin pas encore abouti. M'expurger de tous les parasitismes (le parler évident, naturel et orienté d'un milieu, d'une tribu, d'une idéologie, d'un savoir, d'une classe sociale, de l'université, etc.) et trouver dans le vaste territoire de la langue un espace à moi, lié à mon identité et qui puisse l'exprimer. Pour se retrouver dans l'égoïsme individualiste ? Non. « En tant qu'égoïste, le bien-être de cette « société humaine » ne Me tient pas à cœur, Je ne lui sacrifie rien et ne fais que l'utiliser : mais, pour pouvoir l'utiliser pleinement, Je la transforme en Ma propriété et Ma créature, c'est-à-dire que Je la détruis pour créer à sa place une association d'égoïstes. » (Max Stirner, L'unique et sa propriété, L'Age d'Homme, p.229)

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