• Entretien avec Jerome Meizoz (1)

    Quelques questions à Jérôme Meizoz (voir le 18.12). Elles inaugurent un nouveau thème, Entretiens.

    A.B. : On s'interroge en refermant Le Rapport Amar (voir...). C'est manifestement un roman : il met en scène des personnages  imaginaires. Mais il se lit aussi comme autre chose, et manifestement, il vise moins la capture du lecteur que la rupture avec certaines règles romanesques. Quelle est l'esthétique qui a présidé à ça ?

    J.M. :
    C'est une question théorique, et je n'écris pas à partir d'une postulation de ce type, même si ce roman peut le laisser croire. Seuls les critiques professionnels croient que les auteurs ont une esthétique toute formulée dans leur casque. Pour ma part, c'est une pratique, on teste des formes et on voit si elles tiennent au sujet... Donc j'avais d'abord une histoire à raconter, un souvenir à exorciser, et il fallait trouver la forme propre à cette opération magique : d'où les multiples points de vue, qui déjouent tous l'excès ou la folie potentielle de chaque discours, fausse objectivité tant du scientifique meurtrier que du criminologue, etc. Les récits et témoignages enchâssés permettent cette mise à distance généralisée. 

    A.B. : Les personnages semblent agis par leur rapport à la langue, déstructurés par l'écart entre une langue orale, créative mais périmée, et une langue normée, répressive. Le livre semble suggérer que ce conflit est généralisé. Oui ?

    J.M. :
    Oui, il est généralisé selon moi, et les tensions en langue révèlent bien des lignes de fracture dans le monde social. Cette situation touche particulièrement les professionnels-passionnels de la langue, les écrivains : dans nos pays, l'Ecole a fabriqué une fiction de norme linguistique très étroite qui ne tient pas compte de l'immense variation sociale des langages, et perd donc toutes sortes de potentialités. En plus, comme les écrivains sont pour la plupart des lettrés formatés par le système scolaire, leur rapport à la langue est harmonieusement pré-contraint. Vallès a raillé cela en parlant des «victimes du livre» à une époque où le discours officiel était que le livre est émancipateur... Nous ne profitons plus des langages d'autres milieux sociaux, même si Rabelais, Vallès puis Céline ont essayé d'en faire une forme littéraire. Nous avons une espèce de langue châtrée, et nous devons nous mouvoir là-dedans. Certains l'acceptent et se trouvent bien dans le costume hypercorrigé de la Belle Langue, d'autres se rebiffent. Le meurtrier du roman vit ce conflit de manière paroxystique, car  il se mêle à des affects qui débordent le domaine professionnel.

    A.B. : A travers sa fascination du Candomblé qui tourne finalement en meurtre rituel, le héros, Lesseul, semble vouloir purger sa victime de la langue des maîtres et revenir à la langue originelle. N'est-ce pas un fantasme de l'âge d'or ?

    J.M. :
    Bien sûr, c'est un pur fantasme régressif, celui de l'âge d'or que devait avoir Rousseau (l'origine des langues : des femmes à la fontaine), et que l'on connaît dans la théologie chrétienne sous d'autres formes. Lesseul est un catholique fervent, mais aussi un chercheur enfermé dans les formulations scolastiques de conflits pratiques : comment les gens parlent ou sont parlés par le langage. De plus, Lesseul ignore quelles passions il a investi dans sa recherche, et il se voit peut à peu piloté par elles.

    A.B. : Le rapport Amar insinue aussi que derrière l'apparente impartialité de chaque chercheur, il y a l'influence d'une biographie, d'un milieu, de fantasmes personnels, comme chez Lesseul. L'objectivité scientifique est donc impossible ? 

    J.M. : Je m'interroge sur les affects de la recherche scientifique : si nous passons des années à travailler sur un sujet, c'est qu'un goût personnel nous y pousse. Je me souviens d'un chercheur qui fabriquait des poupées virtuelles à tête de Marilyn Monroe, dans un laboratoire informatique très sérieux. Les affects de sa recherche sautaient aux yeux, mais il n'en avait pas même l'air conscient... On a intérêt à savoir un peu, dans un travail universitaire, quels sont les fantasmes sous-jacents qui nous mobilisent. Ne serait-que pour en contrôler les effets. En sciences humaines, plus personne ne pense aujourd'hui que nous pouvons avoir une définition de l'objectivité du même type que celle auxquelles prétendent les sciences de la nature, de manière problématique d'ailleurs. Nous sommes dans des sciences à interprétation, et non à lois. Ce qui ne signifie pas, contrairement à la tendance postmoderne, que les sciences humaines disent n'importe quoi : simplement les procédures de validation sont différentes, elles se font par le débat avec les pairs.  Lesseul serait ici une figure de l'aveuglement sur soi, et sur les schèmes théoriques qui l'habitent.

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