• Ce qui ouvre Balthasar, suite de Justine, est une énorme surprise. Darley, le narrateur, avait essayé d'analyser sur des centaines de pages l'amour qu'il éprouvait pour Justine et de comprendre celui qu'elle éprouvait pour lui. Or il apprend que Justine ne l'a jamais aimé. Qu’il était un simple leurre pour détourner sur lui la jalousie du mari. Que son grand amour était Pursewarden, écrivain anglais que lui, Darley, son rival littéraire, méprise.

    Celui qui lui révèle cela, c’est Balthasar, médecin et centre d'un groupe de gnostiques, la Cabale. Darley lui a confié son manuscrit, le texte de Justine, et Balthasar le lui réexpédie, commenté. Tout cela fait l'objet du livre, composé, comme le premier, de sources diverses. Le commentaire de Balthasar, donc, les commentaires de Darley sur ce commentaire, une lettre de Cléa, qui contient elle-même une lettre de Pursewarden...

    Il y a dans ce texte un portrait de Justine peint par Cléa, qui n'est pas terminé, qui ne sera jamais terminé, soumis sans cesse aux modifications, aux améliorations. C'est l'image spéculaire des événements dont Darley parle. Plus particulièrement de ce qu'il connaît de Justine, dont l'identité fluctue.

    Croix coptesOn découvre notamment dans Balthasar qu'elle n'a jamais aimé son mari. Que celui-ci menait des intrigues politiques, inconnues de Darley, pour redonner aux Coptes la première place en Egypte. (Les Coptes chrétiens en étaient les premiers habitants, avant que les Arabes n'envahissent le pays.)

    Le frère de Nessim prend aussi de la place dans ce livre. Affligé d'un bec de lièvre monstrueux, il ne quitte pratiquement pas ses terres, sinon pour le carnaval (dans lequel il tuera quelqu'un), et pour découvrir que la fille que Justine recherche inlassablement est morte par accident, tombée dans le fleuve, noyée.

    Un autre personnage, enfin, s'impose. Pursewarden, dont la trilogie inachevée est le double du Quatuor d'Alexandrie, comme on le voit quand il en explique le plan et le projet.

    Une chose qu’on vérifiera dans les deux derniers livres, Montolive et Cléa.


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  • Justine, de DurrellCe qui fascine, dans Justine, le premier volume du Quatuor d'Alexandrie, c'est le personnage éponyme.

    Justine est une héroïne singulière. Inquiète, infidèle, insatisfaite, à la recherche avide de paix et d'accomplissement.

    Le narrateur, Darley, un écrivain assez falot, est dragué par elle après une conférence. Il fait connaissance de son mari, Nessim, riche banquier. Une sorte d'amitié triangulaire se noue entre eux, puis Darley devient l'amant de Justine, et la proie de la jalousie de son mari.

    C'est assez obscur, notamment parce que Darley ne raconte pas les faits selon leur chronologie mais selon l'ordre dans lequel ils lui reviennent, et selon l'importance qu'ils ont eus pour lui. Il se base sur la mémoire, mais aussi sur les journaux intimes de Justime et Nessim, et également sur un roman écrit par le premier mari de Justine, qui la voyait comme une nymphomane et la faisait psychanalyser.

    A cela se mêlent quelques personnages secondaires colorés. Mélissa est celle qui a le plLawrence Durrellus de relief et d'importance. Cette danseuse grecque qui se prostitue dans un cabaret minable est la compagne de Darley. Pour tout simplifier, Nessim tombe amoureux d'elle et lui fait un enfant.

    Le mystère est partout. Il y a un secret au fond de Justine, qu'elle ne veut ou ne peut livrer. On en recueille quelques éléments: sa fille a été enlevée et elle la recherche partout. Très jeune, elle a été abusée et ne peut désormais trouver la jouissance sexuelle que si elle évoque ce viol...

    A la fin du livre, elle s'enfuit en Palestine, vit dans un kibboutz et semble trouver une sérénité dans l'humilité et le dévouement. Darley, lui, se réfugie sur une île des Cyclades avec la fille de Mélissa et de Nessim. Il y écrit ce texte. Le premier volume du cycle. Trois autres suivront.


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  • La baie d'Alexandrie

    Probablement que le Quatuor d'Alexandrie fait partie de ces oeuvres qu'on doit relire. Il y en a pas mal comme ça, qui ne s'offrent pas la première fois. Il faut déjà avoir une idée vague de ce qu'elles sont pour pouvoir les saisir mieux.

    De toute façon, la bonne littérature est faite pour être relue. Il y a eu quelques piques dans les commentaires de ce blog, sur la fatuité qu'auraient certains (c’est-à-dire moi-même) à prétendre qu'ils relisent un texte. Mais ceux qu'on aime ou qui nous ont résisté, il ne faut pas hésiter à les reprendre, et encore. La bonne littérature est plus riche à chaque lecture. Le reste s'épuise vite.

    Bon. Le Quatuor d'Alexandrie, donc. Une oeuvre de Lawrence Durrell, quatre livres qui forment un tout. La ville d'Alexandrie en est en quelque sorte le personnage principal. Son ambiance, son passé, sa situation géographique et politique (on est avant la deuxième guerre mondiale, puis pendant) font que les gens qui y vivent ont des réactions différentes de partout ailleurs, ou tout au moins exacerbées, postule Durrell.

    La ville à cette époque, abrite cinq races (les Arabes, les Grecs, les Arméniens, les Coptes, les Juifs) et on y parle cinq langues (arabe, grec, arménien, yiddish, anglais). Douze religions s'y pratiquent ou s'y sont pratiquées (l'islamique, l'hébraïque, la chrétienne copte et de multiples hérésies, le gnosticisme, l'arianisme, le monophysisme, le monothélisme, etc).

    Tout ceci forme un humus propice au développement de syncrétismes, de contradictions, d'idées singulières, de comportements excessifs, de complots politiques, de sociétés secrètes, d'amours exacerbées.

    On va le voir dans tout le quatuor. Son originalité première est que chaque volume reprend les mêmes événements selon un autre point de vue, littéraire ou narratif. Si bien que les faits racontés d'abord sont rectifiés, complétés ou contredits. L'idée principale en Constantin Cavafyest sans doute que les identités sont fluctuantes, livrées aux conjectures, que si on peut saisir les gens dans leur extérieur, leur intérieur se dérobe.

    Le tout forme une construction d'abord hésitante, partielle, qui se complète et se clôt en une oeuvre d'art cohérente et originale, placée sous le patronage de Cavafy. Cavafy, poète alexandrin. Vous ne le connaissez pas? Voici un de ses poèmes:


    SI LOIN


    J'aurais voulu le dire, ce souvenir,

    Mais il s'est effacé comme s'il n'en restait rien,

    Perdu si loin dans mon adolescence...


    Une peau qu'on aurait dit de jasmin...

    Cette soirée du mois d'août – mais était-ce le mois d'août?...

    A peine si je me souviens des yeux. Ils étaient bleus, je pense...

    Mais oui bleus, d'un bleu saphir


    Constantin Cavafy, 1914

     


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  • Un de  mes amis est revenu d'Alexandrie stupéfié. Pour ses vacances, il avait choisi cette ville à cause d'Alexandre le Grand, son fondateur, de Cléopâtre, César et Marc Antoine, etc. Il a eu l'impression d'une ville sans présent, sans avenir, toute hantée par ses siècles de gloire disparus. 
    Une impression de nostalgie qui n'est pas isolée, depuis les érudits pleurant sa grande bibliothèque jusqu'à un petit chanteur français décédé qui gigotait et chantonnait, sur un air de disco, «Alexandrie, Alexandra».
    La ville est un lieu surchargé, une superposition d'Histoire. «...une des grandes capitales du coeur, la Capitale de la Mémoire», comme l'écrit Lawrence Durell à son ami Henry Miller. Durell y avait fui l'invasion de la Grèce par l'armée allemande en 1941. Il y est resté comme journaliste pour la Gazette égyptienne, puis correspondant de presse à l'ambassade britannique. Une dizaine d'années plus tard, à Chypre, il commence «Le quatuor d'Alexandrie», situe l'action avant et pendant la deuxième guerre mondiale.  Mais comme si la ville ne pouvait susciter que de l'histoire ancienne, le Quatuor est un envoi nostalgique à un passé mouvant, indéfini, multiple, qui prend des significations complètement différentes d'après le regard de celui qui s'y penche. 
    C'est une Alexandrie de la décadence que dépeint Durell, une ville qui est en train de se perdre, de perdre son importance. Une ville de débauche, de fièvre, d'ennui, de mutilation et de sociétés secrètes, mystiques, conspiratrices ou religieuses. Une ville où se croisent les Européens, les Juifs, les Musulmans, les Coptes chrétiens (le «Quatuor» raconte entre autres la décadence de ces derniers, au profit des Musulmans).
    Ces quatre livres, on pourrait les lire séparément. Bien qu'ils traitent tous des mêmes personnages, et souvent des mêmes actions, ils visent à jouer l'un par rapport à l'autre «comme un mobile de Calder» (toujours de Durell à Miller). Leurs titres: «Justine», «Balthazar», «Montolive», «Cléa». Des noms de personnages.
    La magnifique Justine, par exemple, est une nymphomane de haut vol, ardente et désespérée, une juive mariée à un riche copte, Nessim. Elle collectionne frénétiquement les aventures sordides, devient la maîtresse de Darley, le narrateur falot de trois des livres. Il subit la jalousie de Nessim, puis découvre qu'il s'est fait mystifier. En fait, Justine aimait un autre écrivain, Pursewarden, et Darley servait de leurre. Et finalement, peut-être que non, qu'elle ne l'aimait pas, qu'elle se servait de lui pour la cause de l'Etat juif. Car sous les jeux de l'amour, du désir et de la perte, se  révèle une doublure politique, dans le jeu de complots qui se fait entre Anglais, Coptes et Musulmans....
    Une foule d'autres personnages sont là, des diplomates, des danseuses de cabaret, des pornographes, des mystiques, toute une foule bigarrée et dense. Certains disparaissent mystérieusement, réapparaissent, tous se transforment d'après le regard qui est porté sur eux.  Ainsi Scoby, un vieil Anglais pédéraste, engagé dans la police égyptienne. Après avoir été assassiné par des marins alors qu'il se promenait sur le port, travesti en femme, il se retrouve par une bizarre transformation vénéré comme un saint de l'Eglise Copte, sous le nom d'El Scob, et possède son propre sanctuaire. Le présent est trompeur, le passé  l'éclaire toujours d'une autre manière.
    Les couches sont denses, à Alexandrie, oignon de la mémoire. Le «Quatuor», ce «poème symphonique», y reflète peut-être la réalité de la ville toujours liée au passé. On y explore encore, par exemple les fragments du phare, 3000 blocs dans les eaux tranquilles du port, où ils reposent depuis 1302. La nostalgie s'en nourrit déjà. «Alexandrie, Alexandra!»

    Lawrence Durrell, Le Quatuor d'Alexandrie, Le livre de poche

    (Publié aussi dans Blogres.)


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