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Catherine Robbe-Grillet, Jeune mariée | 28 février 2011

 	Catherine Robbe-Grillet © Fonds Alain Robbe-Grillet/IMECJournal de la femme de. Bien entendu, je ne l'aurais pas ouvert s'il n'y avait comme accroche tout ce qu'on sait.

Les mœurs du mari, qui a amplement montré dans des films ou explicité dans des textes son goût des cravaches, des chaînes et des lolitas.

La renommée du même mari en tant qu'écrivain, chef de file auto-proclamé du Nouveau Roman, ayant exercé pendant une ou deux dizaines d'années une influence énorme sur les lettres françaises.

La renommée de la femme aussi, connue pour avoir publié deux livres sous pseudonyme: L'Image en 1956, qu'elle a signé Jean de Berg (je ne l'ai pas lu), et Cérémonies de femmes qu'elle a signé Jeanne de Berg, et qui parle des cérémonies sado-masochistes qu'elle présidait en tant que maîtresse.

Elle est encore soumise dans les années 1957 à 1962, durant lesquelles elle écrit son journal, oublié ensuite, retrouvé dans un grenier 45 ans plus tard. Catherine vient d'épouser Alain Robbe-Grillet, auteur des Gommes, de La Jalousie, du Voyeur, et qui va écrire Dans le labyrinthe et collaborer à L'année dernière à Marienbad, film de Resnais. Ce sont les années où le Nouveau Roman s'impose et où la gloire de son chef de file s'établit.

Alain Robbe-Grillet est un maître en intrigues. On en voit quelques-unes dans les pages de ce journal. C'est un de ses intérêts, comme les personnages du milieu littéraire qu'on croise (tout le Nouveau Roman, bien entendu, mais aussi Sollers et Jean-Edern Hallier débutants, etc.).

Il y a dans ces pages un délicieux parfum de nostalgie documentée. La DS, la 4 chevaux, la guerre d'Algérie... Et puis quelque chose d'involontairement comique.

Catherine Robbe-Grillet veut montrer dans ses notes à quel point elle est une femme peu conventionnelle. Le portrait qui se dégage montre au contraire une bonne petite bourgeoise éperdue d'admiration pour son mari, qui, certes, se laisse fouetter, joue à la petite fille, fantasme sur les femmes et pratique à doses très raisonnables un triolisme balbutiant, notamment avec Jérôme Lindon.

Mais elle passe surtout son temps à faire du shopping, à aller aux sports d'hiver, à diner chez des amis et à visiter les capitales étrangères.


Catherine Robbe-Grillet, Jeune mariée, journal 1957-1962, Fayard

Publié par Alain Bagnoud à 09:38:19 dans Lectures | Commentaires (0) |

Andréï Makine, Le Testament français | 26 février 2011

Andreï Makine au temps du Testament françaisDans ce livre, Makhine raconte avec des procédés consommés et une écriture honnête comment sa grand-mère française, bloquée en Russie soviétique, lui a transmis l'amour de son pays natal, le plus beau du monde, et de sa langue, la plus subtile du monde, et de la culture française, la meilleure du monde.

Donc: Prix Goncourt, Prix Goncourt des lycéens et Prix Médicis en 1995.


Andréï Makine, Le Testament français, Mercure de France

Publié par Alain Bagnoud à 11:47:18 dans Lectures | Commentaires (0) |

Casanova à 45 ans | 22 février 2011

Mme du Barry, courtisane puis maîtresse de Louis XVGiacomo Casanova aurait-il subi les effets de la crise de la quarantaine?

Ça m'étonnerait, entre nous, que cette notion, la crise de la quarantaine, ait existé au XVIIIème. C'est notre époque riche en concepts foireux qui l'a inventée. Dites-moi si je me trompe, je n'ai ni le temps ni l'envie de faire des recherches là-dessus.

Bref: Casanova.« Plus j'avançais en âge, plus ce qui m'attachait aux femmes était l'esprit. Il devenait le véhicule dont mes sens émoussés avaient besoin pour se mettre en mouvement. »

Casanova écrit ça en 1770. Il a 45 ans. A Sienne, il vient de rencontrer une spirituelle marquise Chigi, qui a fait sa conquête, bien qu'elle ait 47 ans. Lui qui n'aimait que les tendrons!

Le soir, nouvel exemple. Un ami l'emmène dans une maison où il y a deux sœurs. La plus jeune, Térésina, est une beauté. L'autre s'appelle Maria Fortuna. Casanova est immédiatement rebuté par sa laideur. Mais elle fait des vers à ravir, elle épate notre poète, si bien qu'à la fin de la soirée, il se déclare amoureux de celle que la nature n'a pas gâtée.

Notons tout de même que tout ceci reste complètement platonique.

L'esprit triompherait du corps, donc? Rassurez-vous. Le vieux libertin, au fond, ne s'est pas calmé. Il précise, quelques pages avant: « Des fréquents soupers avec des filles très jolies éteignaient nos désirs avant même qu'ils eussent la force de nous faire soupirer. » Après, il est facile d'être sage, philosophe et vertueux.

Publié par Alain Bagnoud à 09:56:19 dans Casanova | Commentaires (2) |

L'enfant prodigue, par Jean-Louis Kuffer | 18 février 2011

vernissage-lenfant-prodigue-L-kZPo_3.jpegCe livre est une symphonie. Vastes mouvements, reprise des thèmes, ressources multiples d’un écrivain au sommet de son art, jubilation de la langue...

Il s’agit d’y recréer une enfance. De tourner, plutôt, autour de l’enfance, autant celle du narrateur petit que sur ce qu’il y a d’enfance en lui plus tard, ou ailleurs, autour de lui, dans la danse ou le rire de sa fille par exemple.

C’est une autobiographie et c’est un roman. Les connaissances de Kuffer auront de la peine parfois à dissocier ce qui appartient à l’une ou de l’autre. Ça n’a pas la moindre importance. On se trouve dans l’autofiction, comme Proust en faisait, c’est-à-dire dans un texte où, outre le plaisir romanesque, on peut trouver aussi un intérêt vif à voir pointer ici ou là l’oreille de l’auteur. On est, surtout, dans la littérature.

Le texte commence par quelques scènes fortes (le jardin, la maison flottante, les visages), puis germine et bourgeonne organiquement, rythmé par la découverte de mots, LUMIÈRE, DEHORS, DEDANS, ÂME, CELA, qui coagulent les grands thèmes du livre, lequel est structuré plus particulièrement par celui du double.

Les deux frères en sont un avatar, comme les faces opposées du narrateur: moi l’un etkuffer_jean-louis_120x150.png moi l’autre. Le double: une manière d’englober les divers aspects de l’existence, de faire cohabiter des antithèses, ou plutôt de les constater en tant que composantes essentielles de la vie - et de la langue.

Cette langue que Kuffer travaille dans la pâte en même temps qu’il lui insuffle un rythme de danse. Il montre dans L’enfant prodigue une liberté, un souplesse rares. Inventivité, légèreté et épaisseur tout à la fois. Polyphonie aux plaisirs de lecture multiples.

Et scènes fortes, voire bouleversantes: la mort de Pilou enfant, le martyre d’Augustine, personnages du Quartier des oiseaux... La sexualité, l’amour, la poésie, les lectures, la paternité... Des moments qui construisent peu à peu le destin du narrateur, captivé par la beauté du monde et sa profondeur, pris dans l’écriture et la peinture qui lui servent à restituer l’aube ou à apprivoiser le passé et la mort.


Jean-Louis Kuffer, L’enfant prodigue, Editions d’autre part


Publié par Alain Bagnoud à 09:49:03 dans Lectures | Commentaires (1) |

Finis gloriae mundi, par Jacques Herman | 17 février 2011

Un poème en prose de Jacques Herman, tiré de Finis gloriae mundi (Editions du Madrier, 2010, 1416 Pailly, VD-CH)

 


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Au bord de la fosse



Elle était belle comme le jour. D’aucuns disent que ses yeux reflétaient l’or des nuits. Ou que les étoiles, secrètement, la jalousaient.

Ils étaient des milliers qui la traquaient. Sur la plage en été. L’hiver, sur les pistes de ski. Sans aucun doute, elle alimentait les fantasmes de plus d’un d’entre vous.

Aujourd’hui, nous l’enterrons selon ses volontés dernières et nous ferons taire les rumeurs insensées d'après lesquelles on les aurait rédigées pour elle.


Nous allons donc appeler au bord de la fosse, et dans l’ordre alphabétique pour éviter de froisser la susceptibilité des uns et des autres, les membres de la famille, les proches, les amis, les faux-culs, les bigotes confites en dévotion, les repris de justice, les accordéonistes et les agents secrets.


Sur la bière, chacun jettera une pelletée de terre. Que les âmes sensibles se rassurent, les premières seules résonnent cruellement. Petit à petit, le son s’adoucit. Cela finit presque comme un bruissement d’ailes.


Pendant le cortège, afin de respecter scrupuleusement le désir de la défunte, un groupe d’une douzaine de petits rats de l’opéra se produira dans l’allée centrale, juste devant nous, sur une musique de Sergueï Nikolaï Maïakov interprétée par l’Ensemble départemental des joueurs d’orgue de Barbarie. Le financement de la prestation des uns et des autres est assuré par le centre commercial Leclerc.


A l’issue de la cérémonie funèbre, la famille vous invite à participer au thé dansant qui se déroulera entre la maisonnette du jardinier et le cénotaphe du maquisard inconnu.


Nous adressons nos remerciements aux personnes désireuses de verser une obole. Nous destinons le produit de la collecte aux plus pauvres d’entre vous. Nous vous demandons, dans cette perspective, d’avoir l’obligeance de vous manifester en levant la main. Merci. Enfin, faut-il vous rappeler que nous vous saurions gré, infiniment, de ne pas glisser dans le tronc des bonbons acidulés, des pièces de monnaie qui n’ont plus cours ou des boutons.


Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Amen.

 

                                                      Jacques Herman

Publié par Alain Bagnoud à 11:47:55 dans Poèmes | Commentaires (1) |

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