JUSTE PARU
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Ecrivain. Né en Valais.
Vit à Genève. (Contact)
Le poète Jacques Tornay (voir ici, ici et ici) rend hommage sur ce blog à son ami Vital Bender, poète décédé en 2002 (voir ici, ici et ici). Ci-dessous, la troisième partie de son texte. (La première est ici, la deuxième ici.)
Dans toute rencontre publique à laquelle participait Vital Bender on pouvait s'attendre à une surprise. Le tout était de prévoir quand l'incident interviendrait et de quel tonneau il serait. Je faisais partie de ceux qui retenaient leur souffle. Dieu sait le tour qu'il allait jouer, désopilant pour certains, calamiteux pour d'autres.
Je ne l'ai jamais connu déprimé, de mauvaise humeur, coléreux, cynique, ni médisant à l'égard d'autres écrivains. Un soir, cependant, je l'ai vu triste. Lors d'une soirée-lecture une poétesse lisait des extraits de ses ouvrages. À la fin de la prestation, Vital se présente à elle allègre et spontané, lui proposant, comme il est d'usage entre collègues, d'échanger un de ses livres à elle contre un des siens à lui. L'invitée s'écrie : «Ah non alors, je ne suis pas d'accord ! Je ne connais pas votre œuvre». Celle-ci était pourtant, à mes yeux, supérieure à celle-là.
Peu porté sur la nouba, je ne l'ai jamais accompagné dans aucune de ses équipées festives. On se retrouvait à deux par-ci par-là, on se téléphonait pour aller prendre un verre, par exemple à Charrat parce qu'il habitait pas loin de la gare, au lieudit La Botsa, une grande, vieille et froide bâtisse en dur, lugubre à pouvoir figurer dans un film de David Lynch et perdue au milieu des vergers. À partir de son fief il s'en allait tous les jours de la semaine s'occuper des propriétés familiales dans les environs. Sans faute je sortais de chez lui muni de deux sacs de pommes. Ses fruits et légumes étaient stockés dans une cave accessible uniquement de l'extérieur de la maison. Je respire encore l'incomparable odeur de terre âcre et humide qui imprégnait le local.
À ma dernière visite, un livre d'Alain Borne était sur sa table de chevet.
The Amputee, court métrage de David Lynch, 1974 (9 min)
Publié par Alain Bagnoud à 13:31:14 dans Lectures | Commentaires (0) | Permaliens
Figurant parmi les meilleures ventes actuelles des Editions de L'Aire, Le gris du Gabon parle des réfugiés. Mais c'est à la manière de Corinne Desarzens.
Qu'on ne s'attende pas à des faits, des analyses, de la politique. On suit Ariane qui donne des cours de français à des requérants d'asile, pour deux raisons: son frère muré en lui-même et La Ferme africaine de Karen Blixen. Toute axée sur ses sensations, la narratrice, manifestement un double de l'auteur, si on en croit les allusions aux autres livres et à la biographie de celle-ci qui émaillent le livre, Ariane donc regarde, ressent, devine avec cette puissance de radar dont dispose Corinne Desarens, et restitue en images fortes son expérience.
Il y a la forme du roman dans ce texte: les temps du passé, les portraits, les scènes, un trafic de perroquets, une histoire d'amour entre Ariane et un beau requérant soudanais de 30 ans, Wade. Mais comme toujours chez Corinne Desarzens, la trame narrative est aussi un prétexte à des vagabondages savoureux, à des métaphores superbes, à l'exposition de sensations exacerbées et et à une sincérité désarmante.
Corinne Desarzens, Le gris du Gabon, L'Aire
Publié par Alain Bagnoud à 11:04:18 dans Lectures | Commentaires (3) | Permaliens
C'est la République des livres qui signale (le 12 février) cet extrait de film où on voit Céline, ou plutôt le docteur Destouches, figurant dans un film de Jacques Deval, Tovarich, de 1935. Il sort d'une épicerie.
Publié par Alain Bagnoud à 11:34:53 dans Céline | Commentaires (2) | Permaliens
Il y a toujours, chez moi, dans ma traversée de Proust, un moment qui est un peu un trou noir, entre La Prisonnière et La Fugitive (Albertine disparue). Ce sont ces centaines de pages consacrées à la jalousie.
Soudain, là, cet univers proustien si clair, si lumineux, nourri des plaisirs, des beautés de la vie et de l'art s'obscurcit. Le décor disparaît, l'extérieur s'efface, on se retrouve plus à l'intérieur de cette jalousie, dans cette interrogation infinie et mortifère du manque, du doute, de la trahison, face à quelqu'un qui se diffracte, qui disparaît dans la fragmentation et l'accumulation des soupçons.
Albertine alors devient un monstre changeant selon les rapports des autres et les soupçons du narrateur, qui oscille entre le désir de croire à son innocence et la certitude de sa culpabilité. Même ce qui est révélé d'elle ne la rend pas plus charnelle: cette image d'une Albertine pire que tout ce qu'on aurait pu imaginer, plus vicieuse encore, presque un cas pathologique pour qui Morel va séduire de petites pêcheuses qu'il lui livre... La révélation, si elle renvoie de façon immédiate au flottement de la nature d'Albertine et de ses relations, si elle pose des questions sur la féminité de cette figure, n'en fait pas quelqu'un d'incarné mais un symbole même de la perversion.
Dans ces centaines de pages, les autres n'existent plus non plus, sinon comme fantasmes et possibilité de relations charnelles avec la pécheresse. La fine observation que Marcel aiguise dans les salons, sa vision taquine, aimable des autres a disparu: il n'y a plus des êtres avec leurs travers, leurs ridicules, leur esprit et leurs richesses, seulement des tentations, des pièges, des occasions de faire le mal. L'humour a disparu. On se trouve dans un enfer psychologique.
Et je dois dire que si, religieusement, par devoir en quelque sorte, je ne saute pas une ligne de ces pages, je retrouve avec soulagement les trois étapes par lesquelles le narrateur revient à la vie: la rencontre de Gilberte qu'il ne reconnaît pas et ses retrouvailles avec elle chez la duchesse de Guermantes, les confidences d'Andrée, et le séjour lumineux et splendide à Venise.
Publié par Alain Bagnoud à 09:53:09 dans Proust | Commentaires (1) | Permaliens

Proust a fait de la scène finale de ce roman un pastiche. Ce n'est pas la seule chose qu'il ait reprise à Balzac, pour qui son personnage, le baron de Charlus, éprouvait beaucoup d'admiration. La scène de séduction du narrateur par Charlus, par exemple, est calquée sur celle de Lucien de Rubempré par Vautrin (voir ici).
A la fin d'Une ténébreuse affaire, donc, on se retrouve dans un salon parisien, des dizaines d'années après les faits qui constituent l'intrigue principale du roman. De Marsay, devenu premier ministre, raconte le dessous des choses. Il y a deux épisodes.
Dans le premier, quatre gentilshommes émigrés, qui ont conspiré contre Napoléon, sont sauvés par leur cousine. Mais elle a le tort d'humilier en passant Corentin, créature de Fouché et policier génial. Ça s'était passé juste avant la bataille de Marengo. Bonaparte, premier consul, était attendu au tournant. S'il perdait la bataille, ses alliés, dont Fouché et Talleyrand, étaient tout prêts à se retourner contre lui, et par exemple à rappeler les Bourbons. Ils s'étaient alliés à Malin, lequel avait fait les proclamations imprimées.
Mais Napoléon vainc. Pour se débarrasser des preuves, et voici le deuxième épisode, Fouché fait enlever Malin par par son homme de main génial, Corentin, qui fouille le château et détruit les papiers compromettants.
Cette histoire, Balzac l'a prise dans l'Histoire. La mésaventure était arrivée non pas à Malin, personnage inventé, mais au sénateur Clément de Ris.
Seulement, Balzac brode, entremêle la grande Histoire à la petite, personnelle, domestique, montre l'influence qu'a celle-là sur celle-ci. Il invente que subtilement, Corentin fait porter le chapeau aux quatre jeunes aristocrates et à leur fidèle domestique. Michu est exécuté. Les gentilshommes doivent s'engager dans l'armée impériale pour avoir la vie sauve. Trois périssent, l'un est blessé.
C'est génial. Un brassage, un talent pour l'intrigue, un montage subtil, des portraits extraordinaires, toute cette vie balzacienne.
Mais quand même, quelque chose m'agace. Une idéologie qui s'incarne dans un personnage. Michu. Le domestique qui s'est sacrifié pour ses maîtres, s'est fait passer ou un jacobin, a voulu racheter leur château pour eux, a tenté de tuer Malin qui le lui a soufflé, et finalement meurt sur l'échafaud de façon édifiante, heureux de le faire pour eux, quoique innocent, s'étant sacrifié complètement, n'ayant d'autre existence que la leur, n'étant que l'ombre de leur ombre, de leur main, de leur chien.
Je déteste ce mépris de Balzac pour les petites gens, et principalement pour les paysans, gens négligeables qui ne peuvent selon lui avoir une valeur que s'ils se dévouent entièrement à leurs maîtres, se sacrifient pour eux, deviennent leurs esclaves, leurs objets.
Publié par Alain Bagnoud à 09:47:35 dans Balzac | Commentaires (0) | Permaliens
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