JUSTE PARU
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Ecrivain. Né en Valais.
Vit à Genève. (Contact)
"Certaines tribus améro-indiennes, me racontait Jean-Claude Berger, dessinaient sur le sable puis laissaient le flot effacer les signes, empêchant l'art par l'effacement du temps: et comme, par ailleurs, le raffinement du rapport humain avait atteint un degré inégalé, on en concluerait que l'art n'est pas nécessaire, l'expression simple suffit. Après tout, l'art occidental, au lieu d'un couronnement, n'est peut-être que le rééquilibrage du malheur."
Yves Velan, Contre-pouvoir
Publié par Alain Bagnoud à 09:33:14 dans Citations | Commentaires (2) | Permaliens
Le poète Jacques Tornay (voir ici, ici et ici) rend hommage sur ce blog à son ami Vital Bender, poète décédé en 2002 (voir ici, ici et ici). Ci-dessous, la dernière partie de son texte. (La première est ici, la deuxième ici, la troisième ici).
En 1995 Vital reçoit le Prix d'encouragement de l'Etat du Valais. Je siégeais alors au Conseil de la culture et, dossier à l'appui, j'avais proposé son nom, estimant le temps venu pour lui d'obtenir une reconnaissance officielle. Aujourd'hui, je le dis sans vanité, c'est l'une de mes satisfactions personnelles que d'avoir contribué à l'avancement d'une œuvre authentique, ce qui me console un tant soit peu des gestes que j'aurais pu avoir pour d'autres et dont je me suis bêtement abstenu par manque d'attention ou de jugement.
La cérémonie terminée depuis un moment, vers midi je remonte à pied en direction de la salle Supersaxo quand je croise en chemin Vital Bender entouré de plusieurs charmantes jeunes filles. Visiblement, ils avaient déjà pris l'apéro... Et ce joyeux petit monde descend la rue de Conthey bras dessus bras dessous. J'imagine Vital en prince de la Renaissance régalant sa cour d'admiratrices, les divertissant jusqu'à plus soif de péripéties réelles ou imaginaires devant un festin préparé à leur intention. Ce rôle d'amuseur généreux lui allait à merveille.
Il aimait pérorer. Ses vantardises ne me gênaient pas, je les prenais au deuxième degré. Je me souviens qu'un après-midi au Salon du Livre de Genève, agacé par ses fanfaronnades au sein d'un groupe d'amis et de connaissances je le qualifiais de «Rimbaud des Alpes». Je crois qu'il n'avait pas tellement apprécié. Il venait de publier aux Editions Eliane Vernay Le deuil du hibou, une longue nouvelle aux accents surréalistes. Comme la plupart des poètes à un stade de leur parcours, il penchait vers la prose. À un moment, écrire en vers peut paraître dérisoire, on a l'impression de tourner en rond, pire : de piétiner. La prose ouvre des horizons qui semblent plus vastes, du moins est-elle mieux accueillie par les éditeurs et assure-t-elle une meilleure visibilité publique. Même Paul Verlaine a songé à poursuivre les deux carrières parallèlement. Vital répondra à l'appel du roman avec La sève du temps, un volume dense, épais, déroutant, écrit dans un refuge de haute montagne au cours d'un hiver d'absolue solitude. L'avant-veille de son départ il était chez moi et je l'engageai à choisir des bouquins sur mes rayonnages en vue de son séjour de neige. «Non merci, je compte surtout écrire, mais si tu as Poètes, vos papiers de Léo Ferré, je le prends. Je ne l'avais pas. En revanche il emporta une cassette audio de Jimi Hendrix.
Kerouac aussi avait été gardien de cabane sur les hauteurs, un été en Californie.
Depuis quelques années, chaque automne nous avions coutume de partager une brisolée dans un bistrot. C'était l'occasion de brasser trente-six sujets, et une façon de se souhaiter mutuellement longue vie et bonne santé. Un soir de novembre 2002 je lui téléphone pour fixer notre rendez-vous rituel. Impossible de l'atteindre. Aucune réponse nulle part. Ce silence n'était pas dans ses habitudes. Quelques jours plus tard, au lendemain du drame, l'éditeur Roger Salamin m'annonce que Vital n'est plus de ce monde.
J'essaie parfois de reconstituer en pensée sa dernière heure. Il est en goguette avec des amis au village de Saxon. Soirée ordinaire au demeurant, classique, semblable à tant d'autres. Avant que la bande ne se disperse, l'un d'eux propose à Vital de l'accompagner jusqu'à La Botsa toute proche pour un ultime verre. Non, il préfère rentrer seul et se coucher, demain il part au Catogne avec corde et piolet. Dans les vapeurs de l'alcool il prend le chemin qui longe le Rhône, ou suit la voie ferrée, en direction de Charrat. Il s'arrête, fixe son casque de baladeur, se met sur les rails et attend le train.
Aujourd'hui encore je me demande quelle musique il écoutait.
Jacques Tornay
Publié par Alain Bagnoud à 09:24:01 dans Lectures | Commentaires (0) | Permaliens
On se retrouve encore une fois, ici, dans ces intrigues qui font ressembler la préparation d'un mariage à celle d'un coup d'état. Ça se passe dans le milieu des petits bourgeois, et c'est censé illustrer leur existence, leurs valeurs, leurs intérêts.
Il y a des sous-chefs, des employés de bureau, des huissiers, des avocats pauvres, des avoués. Une fille, Modeste, dont le hasard, l'économie et les bons placements feront une riche héritière, et qui est très convoitée. Un véritable Tartuffe, qui, selon l'annonce de Balzac même, doit concurrencer celui de Molière.
On suit donc les menées habiles de ce Tartuffe, appelé Théodose, pour se faire attribuer la fille à marier, laquelle aime un professeur de mathématique désargenté. Théodose est diaboliquement habile. C'est divinement intéressant.
Comment ça se finit? On l'ignore. Balzac a laissé le texte inachevé, alors que c'était un projet qui lui tenait à coeur, et qui aurait dû être un de ses plus ambitieux romans. Pourquoi?
Anne-Marie Meininger, dans la préface de l'édition Pléiade, tente une explication. Dans la séduction par Théodose de Flavie, la mère de Modeste, elle voit un souvenir de la séduction par Balzac de Madame de Berny, qui voulut un temps lui faire épouser sa fille. Tout ceci se passe au retour de Saint-Pétersbourg où Balzac est allé voir Madame Hanska, à qui il dédie le livre.
Anne-Marie Meininger aperçoit dans tout ça un conflit de loyauté si fort que Balzac, atteint de terribles maux de têtes, et qui a écrit d'un trait les 180 premières pages (en Pléiade) du livre, n'arrive soudain plus à y ajouter une ligne, même pas à corriger les épreuves déjà composées, et abandonne finalement son projet. Peut-être...
Publié par Alain Bagnoud à 09:40:41 dans Balzac | Commentaires (2) | Permaliens
De retour dans les montagnes. Il y a plein de gens en combinaison de ski dans les rues du village. De la fenêtre de la cuisine, un café à la main, je les vois pesamment chargés de skis et de bâtons, lourdement chaussés, emmitouflés, un casque sur la tête, se diriger vers les téléskis.
Je me réfugie sagement dans une pièce boisée dont les fenêtres donnent sur le Scex de Marenda, le Sasseneire, l'Obergabelhorn et le Cervin. Il fait beau, le soleil est levé, le ciel presque complètement bleu. Une belle journée s'annonce, avec ses tâches si satisfaisantes: lire Balzac, bourrer de bûches un fourneau en pierre ollaire, travailler un texte...
Publié par Alain Bagnoud à 10:26:55 dans Journal | Commentaires (3) | Permaliens
J’ai eu un peu peur, en me mettant à parler de cet ouvrage, de recevoir la même volée de bois vert que lorsque j’avais donné mes impressions sur Les Amants du spoutnik. Les admirateurs de Murakami s’étaient manifestés. « Un crime de lèse-majesté », avait dit un commentateur, alors qu'un autre, avec une grandeur tout irénique, m'incitait à poursuivre mon effort: " Avancez un peu plus loin dans cette œuvre, lisez Chroniques de l'oiseau à ressort et Kafka sur le rivage, décantez lentement, immersion et, peut-être, au bout, capterez-vous quelque chose d'autre qu'un style pour adolescent...."
Je ne pouvais que suivre ce conseil, quoique taraudé par les doutes. Est-ce que Kafka sur le rivage allait me valoir le pilori encore une fois ?
Puis en le lisant, j’ai découvert que j’aimais le texte, même si j'y ai retrouvé ce qui m’avait retenu dans l’autre. Beaucoup d’application. Un humour un peu niais. Un onirisme parfois adolescentaire.
Mais enfin, le livre tient le coup dans son étrangeté.C’est un roman fantastique. Soumis à la prophétie de son père, qui lui déclare qu’il tuera son père, qu’il couchera avec sa mère et sa sœur, Kafka, jeune adolescent de 15 ans, fugue et se rue vers son destin tel un nouvel Œdipe. L’autre personnage principal, un vieil idiot qui a perdu son intelligence après un coma vécu pendant la deuxième guerre mondiale, mais qui sait parler avec les chats, se met aussi en route. Leurs chemins ont le même but et aboutissent au même lieu. Dans l’intervalle, on aura croisé un homme qui tue des chats pour fabriquer des flûtes avec leur âme, des pluies de poisson ou de sangsues, un bibliothécaire né dans un corps de femme, un camionneur qui découvre la musique classique…
La vraie histoire, bien entendu, se passe dans un autre plan que le réel. De la série d’éléments bizarres, tous ne sont pas expliqués, le lecteur reste sur des incertitudes, des doutes, des doubles explications, ce qui est la caractéristique du fantastique. Mais Murakami postule que derrière l’irrationnel de la vie, il y a un ordre, caché, secret, qui se dévoile par fragments, qu’il est impossible de reconstituer en entier, impossible de comprendre aussi, mais qui communique avec le nôtre et influence l’homme, même si celui-ci, qui est mené la plupart du temps, dispose d’une marge de liberté qui peut changer son destin.
Haruki Murakami, Kafka sur le rivage, Folio
Publié aussi dans Blogres
Publié par Alain Bagnoud à 10:32:39 dans Lectures | Commentaires (2) | Permaliens
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