JUSTE PARU
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Ecrivain. Né en Valais.
Vit à Genève. (Contact)
J'ai assisté il y a quelque temps à une conférence de Dominique Viart, qui parle de questions qui m'intéressent.
Dominique Viart est le grand spécialiste de l'extrême contemporain. Déjà ça, ça vaut la peine. L'extrême contemporain. Comme il faut du suspense en tout, je ne vous dit pas tout de suite de quoi il s'agit.
On commencera par présenter Dominique Viart: critique littéraire et professeur de littérature française à l’Université Lille 3. Pas mal de publications dont: La Littérature française au présent, Héritage, Modernité, Mutations (avec Bruno Vercier, Bordas, 2005).
Et maintenant, qu'est-ce que l'extrême contemporain? Eh bien, c'est la littérature française qui est apparue dès la fin des années 70.
Elle a succédé à la littérature formaliste. Celle, souvenez-vous, qui affirmait que la littérature ne peut se déployer que dans la sphère verbale, qu'elle n'a pas d'autre objet qu'elle-même. Vous voyez ce dont je parle. La mise en abîme. Le structuralisme. Le doute sur l'objectivité, sur la rationalité. Le primat de la linguistique. L'illisibilité. Vieux souvenirs pour ceux qui, comme moi, ont fait des études à cette époque.
Eh bien ensuite, il s'est passé des bouleversements dans l'écriture. Tout a changé. Les auteurs ont soudain eu envie de se faire comprendre et de dire des choses sur le monde.
Dominique Viart lie cette volonté à plusieurs faits. D'abord la glaciation du monde bipolaire se termine. Ensuite, la fin des 30 glorieuses produit un effondrement du secteur secondaire et une irruption massive du chômage. Ça a donné des sujets, cette brutalité. Surtout que dans le même temps, l'idée du progrès s'est effondrée.
Liée à tout ça: la littérature. Elle se redonne des objectifs. Elle se remet à parler du sujet, du réel, de l'histoire. Mais, explique Viart, c'est une littérature du désarroi. Il n'y a plus de modèle, plus de théorie.
L'extrême contemporain a quand même des critères collectif, mais assez vagues. Il s'agit d'une interrogation. On élabore des textes en fonction des urgences, dans le retour du sujet.
Notre professeur, pour se retrouver tout de même dans ce champ assez vaste, sépare la littérature contemporaine en trois types. Consentante, concertante, déconcertante. Vous êtes intrigués, j'espère. Vous vous demandez ce que c'est? Je vais vous laisser sur ce suspense. Oui, je vise le roman-feuilleton, et c'est assez pour aujourd'hui. Trop de théorie tue la théorie. (A suivre.)
Publié par Alain Bagnoud à 14:08:53 dans Journal | Commentaires (2) | Permaliens
Et voici, comme promis jadis, une histoire tirée du livre juste paru d'Eric Masserey, Une si belle ignorance (généalogies) et autres histoires (Campiche). Pour vous donner envie.
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Le dernier vin
Un pinot ancien s’aère et chatoie dans mon verre, rouge cerise, un peu ambré. J’attends. Au-delà de ma fenêtre, à cette heure tardive où je m’occupe de textes obscurs – écrivant, désécrivant – dans un foehn d’octobre encore tiède, je regarde courir la lune après les nuages et tacher les toits fuyants de la ville. J’attends que le vin soit prêt et m’accorde ces instants familiers, un peu étranges aussi car je ne reconnais pas toujours les mémoires fragmentées qui courent librement au fond de moi.
La vigne qui donna ce vin n’avait pas été replantée depuis le phylloxera, seulement rajeunie ici ou là par quelques filles jetées un pas plus loin. Elle produisait du raisin avec parcimonie, semblable aux vieux êtres qui produisent peu de pensées. C’est là le dernier vin élevé par mon aïeul, un vin ancien par la vigne et par la cave.
Quand j’étais enfant, j’allais dans ses grands tonneaux brosser le bois enivrant et la pierre à vin, luisante sous la lumière d’une lanterne comme un glacier sous la lune. J’allais aussi dans la vigne traîner autour des gros ceps noirs et tortueux issus d’une terre qui n’est que cailloux.
L’aïeul serein devant sa mort et qui s’absentait peu à peu s’en allait avec une part vivante de mon enfance.
Je bois seul ce soir. Et dans ce long goût que je parcours, dans le silence nocturne de cette ville qui me reprend toujours, je sais à nouveau qu’ailleurs… où était-ce ? A Dunhuang peut-être, avec la seule femme qui me manque ce soir, un jour de Pâques, un rouge, chinois pourtant, nous avait séduit. Mais je n’oublie pas d’autres alcools qui nous grisèrent aussi : à Siem Reap ce fut un cocktail bleu au Grand Hôtel d’Angkor presque désert, amoindri par la guerre et décati par les moussons. A Nairobi, un Bailey’s puis deux puis trois. Et dans nos escales, pendant que le voilier reposait immobile ou tirait sur son ancre, ce furent l’ouzo d’Agathonisi, un rhum aux Tobago, et les mélanges de Ciudadella où nous attendîmes de longs jours que se calme la tempête.
Ensemble elle et moi, nous avons bu le pire et le meilleur dans des hôtels minables et parfois somptueux – non, toujours somptueux quand le monde se fermait sur sa nuit, libérant les sons et les odeurs qui flottaient jusqu’à nous, et jusque dans nos rêves… Là, nous nous sommes aimés ; là, aussi. Les temps abolis reviennent à moi comme s’ils ne m’avaient jamais quittés. En fait ils ne quittent rien, la conscience seulement les égare peu à peu, les libère ou les abandonne, qui sait ?
La bouteille se vide et remplit le verre une dernière fois. Je dis « dernière »… mais je boirai encore, et encore avec elle à travers le monde des vins et des alcools qui m’enivreront un peu et me permettront un peu de paix. Qui n’auront pas d’autre pouvoir. Mais toutes ces images, ces sensations, ne revivront plus jamais tout à fait ainsi, à travers le chatoiement fini de ce vin.
Qui maintenant n’existe plus.
Lausanne
Octobre
Eric Masserey
Publié par Alain Bagnoud à 09:59:23 dans Lectures | Commentaires (1) | Permaliens
Céline a passé sa vie à dire qu'il ne republierait plus le Voyage au bout de la nuit, qu'il lui devait tous ses ennuis, qu'on ne lui pardonnerait jamais l'innovation décisive qu'il avait introduite dans la littérature, l'oral dans l'écrit. Innovation relative semble-t-il. Vallès avait osé, 50 ans avant l'auteur du Voyage, un récit oralisé du même type qui a d'ailleurs inspiré Céline, d'après Jérôme Meizoz qui travaille actuellement là-dessus.
Quoi qu'il en soit, c'est dans ce côté seul contre tous qu'on peut voir la certitude que Celine avait d'avoir imposé une voix nouvelle, un style dont il était fier.
Le style: un mot qui connote la droite: le styliste est privilégié, élitaire. A gauche, les auteurs parlent de langue, terme plus collectif: la langue englobe tout. Le style est l'apanage de quelques êtres supérieurs.
Il est probablement possible de trouver un lien entre la langue d'un écrivain et son idéologie. On peut voir dans le style de Céline quelque chose du tribun qui impose sa parole aux autres: il ne s'agirait pas pour lui de la partager mais de l'imposer.
Il est vrai que Céline infuse son écriture dans l'oral, et particulièrement l'oral populaire du petit Paris. Mais les fascismes sont populistes et il n'est pas si étonnant qu'un auteur finalement proche de cette idéologie crée un tel lien.
Le paradoxe serait donc dans le contraste entre l'élitaire réclamé du style dont Céline écrivain fait grand cas, et le matériau langagier de la rue qui lui sert de base. C'est peut-être cette tension qui rend son écriture si intéressante.
Publié par Alain Bagnoud à 12:55:29 dans Céline | Commentaires (4) | Permaliens
Publié par Alain Bagnoud à 13:37:11 dans Chansons | Commentaires (0) | Permaliens
Un roman qui a fait parler de lui. Noëlle Revaz est l'écrivain le plus en vue ces temps-ci en Suisse romande, et ce n'est pas tout à fait injustifié. Il y a l'effet Gallimard, bien sûr, il y a son talent aussi, qui lui a permis, dans deux livres publiés, d'aborder des formes romanesques tout à fait différentes.
Efina, paru en 2009, raconte une relation entre l'héroïne éponyme et T, un grand acteur. Il ne se passe pas grand chose de palpitant, en fait, s'il s'agit de résumer l'intrigue. Les personnages s'écrivent, couchent ensemble, se séparent, se retrouvent, vivent ensemble, se séparent... Mais chacun reste en ligne de fond, motif obsédant dans la vie de l'autre.
Le début est intéressant. Ils échangent des lettres, c'est un jeu un peu dixhuitiémiste, de chat et de souris, de cruautés, de sincérités et de stratégie. Puis j'ai éprouvé une fatigue vers le milieu de l'ouvrage: ces histoires de chiens, Igor, Olaf... Si ça continue comme ça j'arrête, me disais-je dans une de ces formules définitives qui me viennent spontanément.
Les pages se tournaient quand même. Ça tient grâce à l'écriture. Ça n'aurait pas tenu jusqu'à la fin, mais le texte se densifie de nouveau dans la deuxième partie, où le point de vue n'est plus sur Efina, mais sur T, bête de scène vieillissante, abandonnant le théâtre dans la plénitude de ses moyens, s'étiolant, mourant.
Ça tient grâce à l'écriture, donc, mais aussi grâce à une sorte d'expérimentation scientifique. Un peu comme Stendhal dans Le Rouge et le Noir, il semble que Noëlle Revaz s'amuse à mettre ses personnages en contact, physique ou épistolaire, pour voir ce qui va se passer. Pour faire des expériences. Bien sûr ça crépite. Efina et T sont construits pour ça.
Ils ne sont pas à proprement parler des personnages romanesques, en tout cas dans l'acception traditionnelle. Ils n'ont pas cette psychologie, cette épaisseur introspective qu'on trouve généralement dans le roman français. Ils constituent plutôt des fonctions, et les épisodes divers pourraient très bien être vécus par des êtres différents. Il y a en eux du creux, du vide, ce sont les événements de leur vie qui les agissent, les édifient.
De sorte qu'évidemment, en fin de compte, T, tout articulé autour du Théâtre laisse une trace beaucoup plus forte que l'ordinaire Efina. Ce vide en lui est un appel aux fantasmes, fantasmes d'Efina (le Grand Comédien séducteur, génial sur scène mais qui dans la vie a des cheveux un peu gras, qui se laisse aller, s'épaissit, qu'on peut materner...), fantasmes du lecteur aussi (on pense à plusieurs bêtes de scène, et la malicieuse manière de le nommer par une initiale contribue à ces identifications).
Mais pour le titre, évidemment, il valait mieux ce joli prénom féminin.
Noëlle Revaz, Efina, Gallimard
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Publié par Alain Bagnoud à 09:54:01 dans Lectures | Commentaires (4) | Permaliens
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