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Linda Lê, Lettre morte | 25 février 2009

 Linda Lê par Olivier Roller Deuil, larmes et ressassement. Le même jour la narratrice du livre a perdu son père et rompu avec son amant. Elle entreprend un long soliloque où elle remue ses pertes, fait renaître son père en elle, accable son amant, Morgue, cet homme coupable de ne pas savoir répondre à un amour absolu.
Un drôle de type que ce Morgue. Un intellectuel hautain, égoïste, prétentieux, matérialiste, manipulateur, tellement ignoble qu'on se demande ce que la narratrice avait pu lui trouver, avant leur rupture.
En tout cas, pour elle, il est le seul responsable de leur échec amoureux et se révèle en absolue opposition avec le père, figure idéalisée de l'amour absolu.
Ce double deuil ne veut pas être résolu. La narratrice le ressasse avec délectation, jouissant de son amertume, de la souffrance qu'elle lui propose, et qui semble à l'unisson d'une douleur essentielle.
Peut-être celle qui nait du déchirement de pays, de langue. Le père vietnamien représente le pays de l'enfance et sa langue, disparus corps et bien pour la fille qui écrit en français. Morgue au contraire incarne la langue française, sa séduction, et sa résistance passive, l'incapacité de cette langue à accepter complètement la narratrice, à se mettre complètement à son service.
Linda Lê a une belle écriture, sèche, rapide, musicale, hypnotique et personnelle, dans laquelle on reconnaît ici et là l'influence de Thomas Bernhard.
C'est un écrivain intéressant, Linda Lê. J'en avais déjà parlé ici à propos de son livre Calomnies, dans lequel, d'ailleurs, on trouve déjà, six ans auparavant, des personnages et des thèmes de Lettre morte.

Linda Lê, Lettre morte, Christian Bourgois éditeur

Publié par Alain Bagnoud à 09:26:17 dans Lectures | Commentaires (2) |

Coaltar, numéro de février | 24 février 2009


Le numéro de février de la revue littéraire Coaltar (http://www.coaltar.net/) est en ligne. Au sommaire:

Editorial
Marina Salzmann

Légendes
Marina Salzmann
Philippe Renaud
Kate Deléaval
Yona Chavanne
Jean-Jacques Bonvin

Histoire d'un drôle
Cyril Kaiser

Clé
Alexandre Friederich

2
Marc Van Dongen

Nomades
Eric Masserey

L'Œil est une bouche impossible à assouvir :
Jan Švankmajer

Bernard Bourrit

Tunnal
Colette & Günther Ruch

Evolutif
Jean-Jacques Bonvin

Publié par Alain Bagnoud à 13:49:34 dans Lectures | Commentaires (0) |

Gide et Proust 2 | 23 février 2009

Et voici un deuxième extrait important du Journal de Gide qui parle de Proust. (Le premier est ici .) C'est la page 693 de la Pléiade, on est en 1921, un mercredi.
Agostinelli et Odilon Albaret

Hier soir, j'allais monter me coucher lorsque retentit un coup de sonnette. C'est le chauffeur de Proust, le mari de Céleste, qui me rapporte l'exemplaire de Corydon que je prêtais à Proust le 13 mai, et qui propose de m'emmener, car Proust va un peu mieux et me fait dire qu'il peut me recevoir, si toutefois cela ne me dérange pas de venir. Et sa phrase est beaucoup plus longue et plus compliquée que je ne la cite; je pense qu'il l'avait apprise en route, car, comme je l'avais d'abord interrompu, il l'a reprise pour la réciter d'une haleine. Céleste, de même, lorsqu'elle m'avait ouvert la porte l'autre soir, après avoir exprimé les regrets qu'avait Proust de ne pouvoir me recevoir, ajoutait: « Monsieur prie Monsieur Gide de se convaincre qu'il pense incessamment à lui. » (J'ai noté la phrase aussitôt.)
Longtemps j'ai pu douter si Proust ne jouait pas un peu de sa maladie pour protéger son travail (ce qui me paraissait très légitime); mais hier, et déjà l'autre jour, j'ai pu me convaincre qu'il était réellement très souffrant. Il dit rester des heures durant sans même pouvoir remuer la tête; il reste couché tout le jour, et de longues suites de jour. Par instants il promène le long des ailes du nez le tranchant d'une main qui paraît morte, aux doits bizarrement raides et écartés et rien n'est plus impressionnant que ce geste maniaque et gauche, qui semble un geste d'animal ou de fou.
Nous n'avons, ce soir encore, guère parlé que d'uranisme; il dit se reprocher cette « indécision » qui l'a fait, pour nourrir la partie hétérosexuelle de son livre, transposer « à l'ombre des jeunes filles » tout ce que ses souvenirs homosexuels lui proposaient de gracieux, de tendre et de charmant, de sorte qu'il ne lui reste plus pour Sodome que du grotesque et de l'abject. Mais il se montre très affecté lorsque je lui dis qu'il semble avoir voulu stigmatiser l'uranisme; il proteste; et je comprends enfin que ce que nous trouvons ignoble, objet de rire ou de dégoût, ne lui paraît pas, à lui, si repoussant.
Lorsque je lui demande s'il ne nous présentera jamais cet Eros sous des espèces jeunes et belles, il me répond que, d'abord, ce qui l'attire ce n'est presque jamais la beauté et qu'il estime qu'elle n'a que peu à voir avec le désir - et que, pour ce qui est de la jeunesse, c'était ce qu'il pouvait le plus aisément transposer (ce qui se prêtait le mieux à une transposition).

Publié par Alain Bagnoud à 13:48:03 dans Proust | Commentaires (1) |

L'article du Courrier | 22 février 2009

Chose promise, chose due: voici l'article du Courrier dont je vous parlais ici.
AB

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D'UN MONDE A L'AUTRE

Par ANNE PITTELOUD

Alain BagnoudAprès La Leçon de choses en un jour, qui racontait l'entrée d'un enfant dans l'âge de raison, le Valaisan Alain Bagnoud se concentre sur les contradictions et les émois de l'adolescence dans son septième roman, Le Jour du dragon. Ici aussi, l'action se déroule sur une journée, initiatique: pendant la Saint-Georges, jour de fête dans ce petit village montagnard, le jeune narrateur va vivre de nouvelles expériences ­ premiers pas dans la fanfare, premier baiser, rencontre avec un peintre citadin, première boum et premier joint ­, autant d'étapes rituelles vers une émancipation désirée. On est au début des années 1970, et aux bouleversements de l'adolescence s'ajoutent ceux de l'époque: tiraillé entre catholicisme et bouddhisme, fendant et haschich, fanfare et rock, conformisme et rébellion, le jeune homme se cherche dans le regard des autres ­ ses deux copains, la famille, la communauté... Un entre-deux inconfortable mais riche d'émotions, décrit avec finesse. Poursuivant son entreprise autobiographique, Alain Bagnoud ressuscite une société paysanne ressentie comme étouffante par le narrateur, en esquissant une foule de thèmes: traditions archaïques ­ ainsi de ces deux clans qui s'opposent par le biais de leurs fanfares ­, émergence des promoteurs et de la spéculation, combines politiques et misogynie, obligations sociales rigides, pouvoir de la religion... Mais c'est l'homme d'aujourd'hui qui raconte: cette distance lui permet de donner vie à ce monde ancien avec tendresse, sans juger, dans des scènes savoureuses; elle favorise aussi l'ironie envers celui qu'il était ­ ce garçon lâche et maladroit fasciné par les nouvelles valeurs mais pétri de tabous, qui change d'avis au gré des opinions des autres, s'en désole, se sent seul et nulle part à sa place... Le Jour du dragon mêle langage parlé des villageois et envolées littéraires du narrateur, rêveur, grand lecteur, qui prendra conscience de sa vocation face aux étoiles: il ressent alors une «exaltation vague et mal définie», un sentiment d'appartenance au-delà des jeux sociaux, et le désir de s'emparer «du souffle du dragon, de sa puissance, de son pouvoir». Car le dragon n'est pas seulement l'animal terrassé par Saint-Georges: il représente «le symbole de la vie intérieure, de la créativité, de la profondeur qui est en nous», explique Sinerrois, le peintre, aux trois amis médusés.

Publié par Alain Bagnoud à 12:52:39 dans Le Jour du dragon | Commentaires (0) |

Marie Coquelicot à Saint-Gervais | 20 février 2009

macoquelicot3.jpgNotre ami Pascal Rebetez a un talent pour donner des mots à ceux qui n'ont pas l'habitude de parler. Les amateurs de théâtre se rappellent probablement sa pièce fulgurante et aérolithique montée par le Poche en 2005: Les mots savent pas dire, dans une mise en scène de Philippe Sireuil. Une histoire inspirée par un fait divers.
Quand sa mère meurt, dans une ferme des Pyrénées, Jeannot refuse qu'on l'emmène au cimetière et il l'inhume sous l'escalier de la cuisine avec une pelote de laine, des aiguilles à tricoter et une bouteille de vin. Pendant cinq mois, cloitré dans la maison avec sa sœur,  il grave sur le plancher de sa chambre un texte déstructuré et paranoïaque puis il meurt d'inanition. Ce n'est qu'après le décès de sa sœur vingt ans plus tard qu'on découvrira Le plancher de Jeannot, une œuvre d'art brut étonnante.
Il y avait eu avant ça une autre pièce inspirée du réel. Le meilleur du Monde, imaginée d'après la trajectoire de Willi Favre, né aux Diablerets et médaillé d'argent en slalom géant aux Jeux olympiques de Grenoble en 1968. Une montée vers la gloire puis une plongée vers les enfers.
Et encore avant, en 1987, Marie Coquelicot, créé au Festival de la Bâtie.
C'est ce texte qu'on peut réentendre au Théâtre Saint-Gervais jusqu'au 8 mars, dans la bouche d'Isabelle Maurice, qui a voulu faire revivre ce monologue d'une femme simple. Elle s'est pour ça entourée de Muriel Décaillet dont la scénographie évoque l'enchevêtrement, « enchevêtrement des fils, des rituels, des tourbillons, des errances, des emballages et déballages de tout un chemin de vie chaotique », dit le texte de présentation, et de Pierre Miserez qui signe une mise en scène peut-être un peu éclatée.
Marie Coquelicot est elle aussi inspirée d'un personnage qui a existé. Sa famille était voisine de celle de Pascal Rebetez qui était servant de messe à l'enterrement du fils handicapé et se souvient encore du père se jetant sur le cercueil. Il a imaginé la trajectoire de la sœur, forcément sordide. Inceste, coups, placement en Suisse allemande dans une ferme, mariage malheureux, coucheries, déceptions multiples...
Mais il ne s'agit pas que d'une suite de malheurs. Le personnage de Marie Coquelicot ne se résigne pas, elle affronte, et les péripéties qu'elle raconte se teintent parfois d'humour dans la bouche d'Isabelle Maurice qui en fait une résistante.

Marie Coquelicot, Théâtre St-Gervais Genève, rue du Temple 8, jusqu'au 8 mars, représentations à 20h30 sauf le dimanche à 18h et le 8 mars à 15h30. Relâche le 23 février et le 2 mars.

(Publié aussi dans Blogres .)

Publié par Alain Bagnoud à 11:45:09 dans Théâtre | Commentaires (10) |

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