Publié en l'an VIII (1800), Les Crimes de l'amour
n'est pas le livre le plus connu de Sade. Pourtant, iI s'agit de
l'ouvrage par lequel, enfin libéré après 13 années de prison pour
histoires de moeurs, il veut renaître en homme de lettres.
C'est son deuxième texte signé. Le premier était Aline et Valcour (1793). Mais on lui en prête d'autres, et dans sa préface intitulée Idée sur les romans, il se défend avec fougue d'être l'auteur de Justine. «Qu'on ne m'attribue plus, d'après ces systèmes, le roman de J...: jamais je n'ai fait de tels ouvrages, et je n'en ferai probablement jamais... »
Justine a paru en 1791, suivi de La Philosophie dans le boudoir en 1795, de La Nouvelle Justine suivie de l'Histoire de Juliette sa soeur, en 1797. Des textes autrement raides. Et Les Crimes de l'amour
ne pourront rien faire pour qu'on lui pardonne. Un critique,
Villeterque, flétrit Sade, le préfet de police Dubois ordonne une
perquisition chez lui et l'expédie en prison où il restera jusqu'à sa
mort. Pour ses livres, cette fois-ci, et non plus pour ses actes.
Dans Les Crimes de l'amour
pourtant, il n'y a ni sexe explicite ni théories immorales. Beaucoup
d'inceste dans les intrigues, certes, mais des euphémismes dans les
descriptions.
Les lieux et les époques sont variés. Le sous-titre du livre: Nouvelles héroïques et tragiques,
indique les pistes suivies. Héroïque: des brigands, des aventures, des
voyages. Tragiques: les héroïnes des histoires subissent des malheurs
terribles alors qu'elles sont innocentes, et il n'y a pas de rémission
pour elles: elles se suicident, meurent de chagrin ou sont tuées après
des crimes qu'elles ont subis ou commis malgré elles, faibles jouets du
destin, poupées livrées aux hommes et au mal, qui trouvent parfois leur
volupté à assumer les perversions auxquelles elles sont livrées.
L'écueil
des histoires immorales est le même que celui des histoires morales:
elles risquent d'ennuyer le lecteur. On se fatigue autant des
répétitions de la vertu récompensée que de l'innocence outragée. Pris
dans son désir de faire subir à ses héroïnes les pires turpitudes,
jouant d'un langage souvent codifié (par exemple dans les descriptions
de ses personnages), Sade lasse.
On
refermerait peut-être vite ce livre s'il n'y avait son nom sur la
couverture. Et puis cette frénésie de transgression qui se sert du
langage de ses ennemis pour les prendre au piège, renverser leurs
valeurs de façon retorse, jouissant d'imiter ainsi des discours moraux
harassants avec un sérieux de pontife, montrant ici l'agonie tranquille
d'une libertine achevée, là les tourments d'une sainte en train de
trépasser, noircissant le vice à volonté sous des sophismes moraux:
« Je
ne veux pas faire aimer le vice; je n'ai pas, comme Crébillon et comme
Dorat, le dangereux projet de faire adorer aux femmes les personnages
qui les trompent; je veux, au conraire, qu'elles les détestent; c'est
le seul moyen qui puisse les empêcher d'être dupes; et, pour y réussir,
j'ai rendu ceux de mes héros qui suivent la carrière du vice tellement
effroyables, qu'ils n'inspireront bien sûrement ni pitié ni amour; en
cela, j'ose le dire, je deviens plus moral que ceux qui se croient
permis de les embellir... »
Sade, Les Crimes de l'amour, Folio (Publié aussi dans Blogres)
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