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Maîtresses | 21 mai 2008

"Une maîtresse n'est utile que quand on se sent bien. C'est pour ça qu'elles font le désespoir des épouses."
                                                      Pascal Rebetez
                                                      L'amour borgne (Canevas Editeur)

Publié par Alain Bagnoud à 11:44:48 dans Citations | Commentaires (2) |

La Confrontation, par Angel Corredera | 20 mai 2008

Après avoir aimé le dernier livre d'Angel Corredera, Derniers Rites (voir ici), on ne pouvait pas moins faire qu'aller voir du côté de son opus précédent, qui était le premier de ses romans publiés.  La Confrontation.
Entre temps, j'avais rencontré l'auteur, au salon du livre de Genève. Lors Angel Correderadu cocktail organisé par Michel Moret autour du recueil Rencontre, publié à l'occasion des 30 ans des Editions de l'Aire (voir ici) et auquel nous avons collaboré, Corredera et moi.
Une rencontre qui a provoqué une surprise de taille. C'est le cas de le dire. Parce qu'Angel Corredera est grand. Sur les impressions que m'avaient faites ses photos, son nom, ses textes, l'année de sa naissance, je ne sais pas moi, les nuages dans le ciel, sur tous ces indices infaillibles, je l'imaginais plutôt petit et trapu comme un taureau. Non. Qu'on se le dise : Angel Corredera est grand et mince. Ça change tout, n'est-ce pas ? Non, ça ne change rien ? Bon.
La Confrontation est un roman écrit à la première personne du singulier. Un activiste politique, arrêté après des plastiquages, des enlèvements, responsable de 143 morts, se raconte depuis sa cellule, évoque le passé, son quotidien, ses victimes, ou une baigneuse rencontrée dans une station balnéaire avec qui il a vécu une aventure qui tranche par sa fraîcheur et une irruption d'inattendu sur son quotidien précautionneux et calculé.
On se trouve près d'une frontière entre deux pays, on pense évidemment à l'ETA, même si le vague des lieux, des idéologies et de l'Organisation à laquelle le héros appartient universalise le propos.
S'il se souvient de ses actes et de ses victimes, le terroriste semble n'éprouver aucun remords. Pourtant, la motivation de ses actes est devenue floue. Il y avait au départ, pour cet enseignant, une volonté d'échapper à l'ennui et de transformer le monde, probablement. Une croyance à certains idéaux qui semble s'être usée au fil du temps, de l'action répétitive, de la solitude méfiante dans laquelle il vit, de la disparition de ses anciens camarades.
De sorte qu'il semble avoir continué sa trajectoire meurtrière par une sorte d'automatisme inquiétant, piégé par ses actes, engagé dans une glissade absurde.
Très contrôlé, La Confrontation est un livre réussi, à l'écriture parfaitement maîtrisée, qui recherche l'épure, la précision. C'est un texte qui privilégie un côté cérébral, contrôlé, post-universitaire, presque abstrait.
Le livre en est un peu bridé et n'a pas l'épaisseur plus charnelle de Derniers Rites, ni sa puissance évocatrice et visuelle. Par nature, je préfère ce dernier roman, plus engagé. Un goût personnel.
Peu importe. Quoi qu'il en soit, La Confrontation, c'est du très beau boulot. 

Angel Corredera, La Confrontation, Editions de L'Aire

Publié par Alain Bagnoud à 09:08:26 dans Lectures | Commentaires (0) |

La Trinité | 17 mai 2008

   Icone de la Trinité, par Andreï Roublev (XVème siècle)
                       Icone de la Trinité, par Andreï Roublev (XVème siècle)

Question intéressante, hier soir, au restaurant, après une discussion un peu erratique : est-ce que la Trinité concorde avec le signe saussurien ? C'est-à-dire : d'un côté, Dieu avec le Père, le Fils et le Saint-Esprit, de l'autre le signe avec le référent, le signifiant et le signifié.
Comme nous n'avons pas réussi à conclure, j'en appelle aux théologiens, linguistes, à ceux que cette question intéresse (ils sont, je n'en doute pas, innombrables).
Merci à tous de laisser la réponse dans les commentaires.

Publié par Alain Bagnoud à 10:01:22 dans Journal | Commentaires (5) |

Femmes | 16 mai 2008

Chiquésa, groupe de femmes acadiennesIl y a quelque chose d'étonnant dans Viola, le texte que Silvia Ricci Lempen a donné au recueil Rencontre (éditions de L'Aire). Un texte, je le précise tout de suite, qui a d'indéniables qualités littéraires. C'est autre chose qui me trouble.
L
e regard que l'auteur pose sur les hommes. Les mâles. Voici une citation prise à la fin de la première page: « Les membres du Département de langues modernes, auquel j'étais provisoirement rattachée, étaient pour la plupart des femmes de la génération de mes filles, dont j'admirais l'intelligence, l'énergie, l'ambition et la terrifiante compétence. Je souhaitais de tout cœur qu'elles arrivent à leurs fins, aux fins qu'elles poursuivaient en percutant avec ardeur les touches de leurs ordinateurs, en galopant dans les couloirs sur leurs petits talons qui faisaient un bruit de castagnettes. Les quelques mâles grisonnants du Département se garaient prudemment sur leur passage - mais c'est pour mieux vous manger, pensais-je, c'est pour mieux vous broyer. »
Le texte se présente comme autobiographique. L'auteur réside pendant cinq semaines dans le Nord du Pays de Galles. Elle y rencontre une jeune femme qu'elle renomme Viola. Lourde symbolique dans ce nom. Viola, 28 ans, « docteure en biologie marine ». Une femme brillante qui  a été écartée des postes qu'elle méritait par la conjuration des mâles. Elle occupe un poste à mi-temps de documentaliste à l'université et complète son salaire minable en surveillant un foyer d'étudiants. A la fin, son poste est supprimé. Mais Viola n'est pas révoltée, n'a aucun désir de gagner sa vie autrement, n'a aucun autre projet.
Certes, il s'agit ici de littérature à idées, ce qui explique l'utilisation de clichés rebattus. On est quand même surpris que sous la plume d'une féministe, ceux-ci soient exactement les mêmes que ceux des machistes. Viola, c'est la femme fragile, soumise, incapable de se débrouiller, de prendre son destin en main. La femme incapable, sans réaction devant le complot masculin, qui ne sait finalement pas se défendre seule, qui aurait besoin d'un appui, de quelqu'un qui la guide, la soutienne.
Mon expérience du monde est limitée, mais dans le milieu de l'enseignement que je fréquente depuis plus de vingt ans, je n'ai pas l'impression que ce portrait corresponde à celui de mes collègues femmes. Certes, je ne connais pas le monde de l'entreprise et Silvia Ricci Lempen, ancienne rédactrice en chef de Femmes suisses, a probablement une vision plus globale que la mienne.
Mais je me demande quand même si continuer à colporter de tels poncifs est bien utile à la cause féministe. Il me semblerait dommage que les jeunes filles se voient comme ces êtres fragiles et forcément victimes inéluctables du mâle forcément dominateur et prédateur. Qu'elles voient en tous les hommes forcément des ennemis naturels et implacables à qui elles devront forcément se soumettre en fin de compte.
Elles vont avoir à lutter, contre les inégalités de traitement, mais aussi contre des individus, mâles ou femelles, qui voudront s'approprier les places disponibles, et il me semble qu'il y a peut-être des qualités autres que la faiblesse féminine à mettre en valeur, par exemple dans ce futur roman dont rêve Ricci Lempen et dont elle parle abondamment.
Une fiction sur les femmes. « J'aimerais écrire sur elles un roman d'un million de pages où leurs histoires proliféreraient et s'enchevêtreraient, envahissant l'espace de l'imagination, prenant la place, dans l'imagination, des histoires de garçons qui grimpent à la proue et hurlent à l'océan « I am the king of the world ! »
J'espère que ce roman se fera, mais qu'il y aura autre chose dedans que la déception, le découragement, le ressassement des vieux stéréotypes, et l'illustration du désir féminin d'auto-anéantissement dont parle Ricci Lempen en citant Christa Wolf1). Qu'il y aura aussi là-dedans des femmes résolues hurlant : « I am the queen of the world. »

1) « J'affirme que chaque femme qui, dans notre aire culturelle, s'est aventurée dans les institutions marquées par les représentations masculines, a dû éprouver le désir de l'auto-anéantissement. »


Rencontre, collectif, Editions de l'Aire

(Publié aussi dans Blogres.)

Publié par Alain Bagnoud à 09:41:11 dans Lectures | Commentaires (3) |

Articles sur Le Jour du dragon | 15 mai 2008

Le Valais selon Alain Bagnoud, épisode 2, par Serge Bimpage (La vie protestante et http://www.sergebimpage.ch/

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Refermé Le Jour du dragon de Alain Bagnoud, on retourne à la 4e de couverture et on mire sa photo en médaillon. Histoire de prolonger ce moment exceptionnel passé avec lui en Valais à revivre les années soixante-dix  de son adolescence. Ses petits yeux plissés en permanence vous scannent les humains comme les événements avec une acuité de lynx…
La chronique fait suite au remarqué La Leçon de choses en un jour, qui campait la famille valaisanne et son destin entre plaine et montagne, passé et futur, clans et rivalités bonhommes et enthousiastes. Ici, le progrès évoluant dans un sens aussi exalté que tendu, comme a pu le décrire un Maurice Chappaz, l’adolescent ouvre les yeux sur une réalité plus prosaïque.
L’idéologie fait irruption dans l’univers du narrateur, en même temps que l’amour. Pas facile à gérer, difficile de se situer entre l’atavisme identitaire et l’attrait des promesses de la ville. Et, métaphore magnifique de ces pages ciselées et tellement bien senties : la fanfare, qui demeure le lieu de toutes les rencontres, la mise en abyme de toutes les tensions.
Emouvante, cette évocation impressionniste contient en même temps sa part d’histoire et d’anthropologie. Beaucoup de qualités pour ce Jour du dragon qui marquera sans conteste la littérature suisse romande du genre. Celle, ramuzienne en particulier, de parvenir, partant du terroir, à toucher à l’universel.

Serge Bimpage


Le monde d'Alain Bagnoud, par Jean-Michel Olivier (Scènes Magazine et http://jmolivier.blog.tdg.ch/)

 

images.jpegOn dit souvent, à tort, que la littérature romande manque d'ambition. Le jour du Dragon*, le dernier livre d'Alain Bagnoud, nous démontre le contraire. Comme certains sages chinois sont capables, paraît-il, de voir le monde entier dans une goutte d'eau, Bagnoud raconte, dans le courant d'une seule journée, une vie entière. Pas n'importe quelle journée et pas n'importe quelle vie. Tout se passe le 23 avril, dans un petit village du Valais, le jour de la Saint-Georges., patron de la commune. Et ce jour fatidique, où Saint Georges terrassa le Dragon, est celui de toutes les expériences, les découvertes, les émotions, les transgressions. Nous sommes dans les années 70, années de liberté et de musique, un vent nouveau souffle même dans les villages les plus reculés. Car personne, ici bas, n'est à l'abri de l'Histoire.
Enrôlé comme tambour dans l'une des deux fanfares du villages, le narrateur va vivre cette journée comme un parcours initiatique. C'est d'abord le sentiment — douloureux, puis exaltant — d'échapper aux griffes de sa famille, à l'ordre patriarcal qui empoisonne, depuis toujours, les relations. Bientôt le narrateur tiendra tête à son père, pourra se libérer de toutes les contraintes qui l'empêchent d'être lui, c'est-à-dire d'être libre. Comment briser les chaînes de l'enfermement familial? Grâce aux copains, à la musique, aux filles, à la Poésie. C'est la première leçon de ce jour décisif.
Mais tout ne se passe pas si facilement, ni tout de suite. Grâce au talent d'Alain Bagnoud, nous pénétrons peu à peu, mot à mot, dans les couches les plus profondes de la conscience d'un personnage, superposées commes celles d'un mille-feuilles. La famille, donc, déjà omniprésente dans La Leçon de choses en un jour**, premier volet de cette autobiographie rêvée. Mais aussi la religion puisque le narrateur assiste, comme tous les villageois, à la messe célébrant Saint Georges. Rituel immuable, à la fois solennel et ennuyeux. Là encore, l'adolescent qui assiste à la messe ne se sent pas à sa place. Ce décorum ne le concerne pas ; au contraire, il l'aliène. Il ne se sent à l'aise qu'avec les copains qui l'entraînent sur des chemins de traverse. Car au centre du livre, extrêmement bien décortiqué, il y a le malaise d'« une existence médiocre, insuffisante. Un cerveau parasité de discours encombrants (…) Un magma instable qui aspire à se définir, qui cherche à se coaguler, mais infructueusement. » Jusqu'à ce jour, le narrateur n'a pas de visage, il n'est ni beau ni laid, il manque de présence au monde physique. C'est cette journée particulière, le Jour du Dragon, qui va lui permettre d'accéder à lui-même et au monde, jusqu'ici refusés. Dans le monde villageois pétri de traditions, de conventions et de clichés, il faut éviter comme la peste tout ce qui est singulier. Car le singulier doit toujours se fondre dans le collectif, le général, la famille ou le groupe.images-1.jpeg
Ce trouble indistinct, Bagnoud le creuse parfois qu'au malaise. Et l'on sent une vraie douleur affleurer sous les mots qui se cherchent, refusant les clichés et le patois identitaire. Le rite de passage se poursuit : le narrateur goûte aux délice du fendant comme à ceux du premier joint. Ces paradis artificiels ne durent jamais longtemps. Qui peut comprendre ses vertiges, ses exaltations, ses ivresses poétiques et morales? Pas la famille en tout cas, ni les copains. Les filles alors? Le narrateur va connaître sa plus grande émotion à l'église, où il embrasse pour la première fois Colinette : transgression jouissive, et sans grand risque, puisque l'église, à cet instant, est déserte. Mais le narrateur a franchi le pas. Ce baiser initiatique l'a fait entrer dans un autre monde, merveilleux et bouleversant.
Le livre se termine en musique. Ayant quitté l'uniforme de la fanfare, le narrateur retrouve ses copains dans une cave enfumée, s'essaie à jouer divers instruments, décide de fonder un groupe rock : The Dragon!, of course ! Abandonne l'abbé Bovet pour Chuck Berry et Jerry Lee Lewis. Mais l'initiation au monde, la découverte de soi par les autres n'est pas finie: grâce à son ami Dogane, le narrateur va visiter l'atelier d'un peintre marginal, Sinerrois, qui va lui ouvrir les portes de l'expression artistique en lui montrant qu'en peinture, comme en poésie, la liberté est souveraine, source de découvertes et de joies. Nouvelle leçon de vie en ce jour fatidique! La liberté de peindre et de créer se paie souvent par la solitude, le silence, le rejet social. 
L'épilogue du livre met en scène, dans un garage, l'une de ces fameuses boums qui ont fait chavirer nos cœurs d'adolescents. À cette époque, le seul souci (vital) était d'inviter la plus belle fille de la classe pour danser le slow le plus long (en général Hey Jude !). C'est l'expérience ultime que fait le narrateur au terme de cette journée proprement homérique, au sens joycien du terme, puisque toute une vie est concentrée en moins de vingt-quatre heures chrono. Ce qui est un fameux tour de force. Alain Bagnoud y scrute, au scalpel, les méandres d'une conscience malheureuse, qui cherche son salut dans la musique, l'amour, la lecture, la poésie. Et qui découvre, au terme d'un long parcours initiatique, la liberté d'être soi et la présence au monde.
* Alain Bagnoud, Le Jour du Dragon, éditions de l'Aire, 2008.
** Alain Bagnoud, La Leçon de choses en un jour, éditions de l'Aire, 2006.



D'UN MONDE A L'AUTRE, Par ANNE PITTELOUD, (Le Courrier, 14 février 2009)

Alain BagnoudAprès La Leçon de choses en un jour, qui racontait l'entrée d'un enfant dans l'âge de raison, le Valaisan Alain Bagnoud se concentre sur les contradictions et les émois de l'adolescence dans son septième roman, Le Jour du dragon. Ici aussi, l'action se déroule sur une journée, initiatique: pendant la Saint-Georges, jour de fête dans ce petit village montagnard, le jeune narrateur va vivre de nouvelles expériences ­ premiers pas dans la fanfare, premier baiser, rencontre avec un peintre citadin, première boum et premier joint ­, autant d'étapes rituelles vers une émancipation désirée. On est au début des années 1970, et aux bouleversements de l'adolescence s'ajoutent ceux de l'époque: tiraillé entre catholicisme et bouddhisme, fendant et haschich, fanfare et rock, conformisme et rébellion, le jeune homme se cherche dans le regard des autres ­ ses deux copains, la famille, la communauté... Un entre-deux inconfortable mais riche d'émotions, décrit avec finesse. Poursuivant son entreprise autobiographique, Alain Bagnoud ressuscite une société paysanne ressentie comme étouffante par le narrateur, en esquissant une foule de thèmes: traditions archaïques ­ ainsi de ces deux clans qui s'opposent par le biais de leurs fanfares ­, émergence des promoteurs et de la spéculation, combines politiques et misogynie, obligations sociales rigides, pouvoir de la religion... Mais c'est l'homme d'aujourd'hui qui raconte: cette distance lui permet de donner vie à ce monde ancien avec tendresse, sans juger, dans des scènes savoureuses; elle favorise aussi l'ironie envers celui qu'il était ­ ce garçon lâche et maladroit fasciné par les nouvelles valeurs mais pétri de tabous, qui change d'avis au gré des opinions des autres, s'en désole, se sent seul et nulle part à sa place... Le Jour du dragon mêle langage parlé des villageois et envolées littéraires du narrateur, rêveur, grand lecteur, qui prendra conscience de sa vocation face aux étoiles: il ressent alors une «exaltation vague et mal définie», un sentiment d'appartenance au-delà des jeux sociaux, et le désir de s'emparer «du souffle du dragon, de sa puissance, de son pouvoir». Car le dragon n'est pas seulement l'animal terrassé par Saint-Georges: il représente «le symbole de la vie intérieure, de la créativité, de la profondeur qui est en nous», explique Sinerrois, le peintre, aux trois amis médusés.

 

 

Le Valais de coeur d'Alain Bagnoud, Par Jean-Louis Kuffer
(24 heures du 14 février 2009 et http://carnetsdejlk.hautetfort.com/)

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ENTRETIEN L'écrivain quasi quinqua revient avec Le Jour du dragon, très vivante évocation autobiographique de la bascule des «seventies», à Chermignon.
Alain Bagnoud, issu d'une tribu valaisanne comme les a peintes Maurice Chappaz dans son Portrait des Valaisans, a connu de l'intérieur cette société que le sociologue Uli Windisch étudia, à Chermignon, dans un essai au titre significatif, Lutte de clans, lutte de classes. C'est là que Bagnoud est né, en 1959, et que se déroulait déjà La Leçon de choses en un jour, parue en 2006, épatante chronique d'un adieu à l'enfance. Avec Le Jour du dragon, l'initiation sociale de l'adolescent se prolonge entre fanfare, messe et potes, débats politiques et surboum, premier baiser et premier joint...

- Qu'est-ce quoi vous a poussé à cette double entreprise autobiographique ?
- C'est l'âge... La maturité m'a fait m'interroger sur mon passé et a donné un autre sens aux questions qu'on se pose tous, il me semble: Qu'est-ce que je suis? Qu'est-ce qu'il y a en moi de semblable aux autres? De différent? Qu'est-ce qui me relie aux hommes et qu'est-ce qui me sépare d'eux? L'autobiographie, ça permet de chercher assez directement des réponses à ça. De confronter celui qu'on croit avoir été avec les circonstances, de se demander en quoi elles nous ont formés et en quoi on a pu échapper aux déterminismes. De voir ce qui est commun en nous à toutes les périodes. Donc de rechercher qui on est.
- Est-ce que c'est un moyen d'atteindre une vérité ?
- De la reconstituer pléutôt. Ou alors de la constituer. On se recrée par la mémoire, on se réécrit un destin ou une existence par la forme qu'on lui donne en l'utilisant comme matériel d'écriture, en la modifiant forcément. On se resaisit de soi-même, c'est comme si on se refaisait, si on s'appropriait. De nouveau. Et puis il y a la question de la vocation.
- La question de savoir pourquoi l'on devient écrivain?
- Oui. Cette envie est peut-être assez fréquente, mais enfin, ça me stupéfie toujours que certains y arrivent. Parce que c'est difficile, vous le savez, il y a beaucoup plus d'appelés que d'élus. C'est un appel, mais aussi un travail, et il y a une position à prendre par rapport à soi-même et un rapport avec la langue à trouver. Ce n'est jamais donné. Il y a une maturation à faire. J'aimerais comprendre comment j'ai cherché ma voie dans le langage.
- En quoi la communauté que vous décrivez a-t-elle changé depuis les années que vous évoquez ?
- Les différences sont énormes. Moi, je suis né dans un petit village de 170 habitants où tout le monde connaissait les grands-parents, les arrières-grands-parents de chacun. On était tous plus ou moins cousins, au deuxième, troisième degré. Cette homogénéité a disparu. Beaucoup de filles et de fils sont partis, et des inconnus ont acheté des maisons. La communauté est très amincie. Avec cet amincissement, il y a toute une idéologie, des normes, des obligations qui se sont évaporées. Et puis il y a eu une transformation historique. Mes grands-parents étaient nés presque encore au Moyen Age: ils soignaient des terres pour d'autres, avaient peu d'outils, pas d'argent, ne connaissaient rien de l'extérieur...
- Quelles ont été les difficultés techniques que vous avez rencontrées pour ces deux récits ?
- La composition d'abord. Il fallait s'arranger pour que ça ne soit pas un simple recueil de souvenirs disparates. C'est pour ça que j'ai donné à chaque livre le cadre d'une journée, en tâchant de donner une direction, de hiérarchiser le texte pour que ça avance dans une direction précise. Et puis, autre difficulté: le langage. La nature même de ce qui était évoqué, ce monde villageois, je ne voulais pas en donner une image savante ou méprisante ou extérieure. Ça m'a incité à simplifier, à adopter un ton neutre, souvent oral, un peu amusé parfois. En tout cas pas savant ou exagérément littéraire.
- Entendez-vous développer plus avant ce « tableau » de votre pays ?
- Oui. Le projet initial, c'était un cycle de sept livres qui se passaient tous les sept ans. Bon, ça ne va pas se faire, en tout cas pas sous cette forme. Parce que si les âges de sept, quatorze et vingt-et-un ans tombent bien pour représenter l'enfance, l'adolescence et la jeunesse, ça se gâte après. Pour l'instant, je travaille au troisième volet. Le passage à la grande ville et à l'université. Après, on verra.
- Comment votre entourage (et le Valais) a-t-il reçu ces deux ouvrages ?
- Étonnamment bien. J'avais un peu d'appréhension, même si j'avais fait lire les textes à ma famille. Il y a quand même des attaques franches contre un système local pas très transparent et des personnages qui pourraient se reconnaître. Mais les gens ont apprécié. Par nostalgie en partie, peut-être, mais aussi parce que nous partageons le même humour, et qu'il fait passer bien des choses.
- Quel est, pour vous personnellement, l'héritage de Maurice Chappaz, et quels autres auteurs vous tiennent-ils lieu de « guides » éventuels ?
- Chappaz, quand j'étais adolescent, c'était le maître, l'exemple à suivre. Cette langue dense, forte, solaire. Cette présence dans le canton. Ce mélange de thèmes locaux et universel. Il montrait qu'on pouvait parler d'un lieu sans verser dans le régionalisme ou la complaisance. Sinon, il y a des écrivains que je relis constamment. Ramuz, Céline, Stendhal. Proust surtout.
- Qu'avez-vous à cœur de transmettre ?
- Peut-être qu'il faut refuser de parler les langages convenus qu'on essaie de nous imposer. Tout conspire à nous emprisonner, à nous rapetisser. Langage de la pub, celui des entreprises, celui des idéologies, celui des groupes, des communautés. Il faut voir plus loin, notamment dans les livres. En les fréquentant, il me semble que chacun peut trouver sa propre langue, dans laquelle il peut se réaliser, qui peut lui permettre de dire ce qu'il a de personnel, de singulier. Et je ne parle pas ici seulement pour ceux qui veulent écrire, mais pour tout le monde...

Un dragon à pattes d'éléphant

Après la cLireBagnoud.jpghronique quasiment « exotique » de La Leçon de choses en un jour, évoquant une enfance villageoise de la fin des années 60, Alain Bagnoud aborde, avec Le jour du dragon, correspondant aux festivités initiatiques de la Saint-Georges, une matière personnelle et collective beaucoup plus délicate à traiter : une adolescence en province, d'une musique à l'autre : entre trompette de fanfare et guitare électrique. Dire la mutation de toute une société à travers la mue d'un ado touchant à l'âge d'homme, et le dire en restituant à la fois le langage de la tribu et les nouvelles façon de parler correspondant au vent nouveau soufflant d'Amérique, n'est pas une sinécure pour qui veut échapper à la fois aux clichés et au documentaire sociologique. Le tout est de trouver la bonne distance et le ton juste, à quoi parvient Alain Bagnoud avec une sorte de générosité souriante, mais jamais sucrée, de malice et d'honnêteté, autant que de netteté dans la peinture. Slalomer, en un jour, entre fanfare du clan doré (qui fait la pige aux argentés, ces nuls...) et copains à récentes collections de 33tours, paternel excité par sa première voiture et tonton bâtisseur, pudeurs de puceau et mécaniques roulées à l'instar des plus délurés, fidélité familiale et tentation de rejoindre la boum ou l'atelier de tel artiste bohème : tout cela ne va pas de soi dans un récit suivi. Or Alain Bagnoud, jouant à merveille de l'alternance des temps et des points de vue, y parvient avec autant de naturel que d'ironique et tendre empathie.
Alain Bagnoud. Le Jour du dragon. L'Aire, 264p.

Portrait d'Alain Bagnoud: Pascal Frautschi.


LES ANNÉES POP À CHERMIGNON Par Véronique Ribordy (Le Nouvelliste)

Une éducation sentimentale

Le Jour du dragonAvec «Le jour du dragon», Alain Bagnoud livre une suite à la leçon de choses en un jour», récit très romancé d'une enfance à Chermignon dans les années 1960. Les années ont passé, le garçon arrive au seuil de l'adolescence et des années 1970. Comme le premier roman, «Le jour du dragon» se déroule sur une seule journée. Cette journée clé, l'auteur la situe le jour de la Saint-Georges, alors que tout le village est en fête. Ce sera aussi le jour de la première boum, des premiers émois amoureux et de l'irruption du vaste monde dans l'univers bien ordonné des villas tranquilles aux pelouses bien tondues, un univers où le maître, le président et le curé se partageaient jusqu'alors harmonieusement l'autorité. Pour les jeunes gens d'alors, la fanfare commence à perdre de ses attraits face aux groupes pop, la première cuite le dispute au premier joint. Le souffle du dragon, c'est pour l'auteur et son héros le souffle léger de la modernité et de l'ouverture au monde. Ce typique roman d'apprentissage dresse un portrait qui fait souvent mouche, celui d'un adolescent maladroit et timide. Ce rêveur un peu décalé se révèle pourtant un observateur attentif d'une société en mutation, où préjugés et manières de penser sont remis en cause. Et si le roman souffre parfois d'un trop-plein d'intentions, si le récit aurait gagné à quelques raccourcis et plus de fluidité, on se laisse prendre à cette relecture amusante, pertinente et non sans ironie de la vie des adolescents de ces années-là, sur fond de transformations sociales et d'inévitables désillusions. VR

                                                                            VÉRONIQUE RIBORDY

 

 

À LA SAINT-GEORGES Par Isabelle Bagnoud (Journal de Sierre)

abAlain Bagnoud a depuis longtemps quitté le Valais. Physiquement seulement. Car la trame de son nouveau roman se déroule, une fois de plus, du côté de Chermignon où l'écrivain est né il y a quarante-huit ans. «Le jour du dragon» aux Editions de L'Aire, révèle immédiatement le décor. On est au début des années 70, c'est la Saint-Georges à Chermignon. Pour le garçon qui participe à la fête, c'est l'entrée dans la fanfare, mais aussi le premier béguin, la visite chez un peintre citadin, l'invitation à une boum... C'est toute la tradition et la modernité qui s'entrechoquent et se vivent en même temps, le ventre tendu. Le blouson en simili-cuir et le verre de fendant, le rock d'un côté, la baguette de tambour de l'autre, les jeunes et les vieux et cet adolescent au cœur d'un récit qu'on devine autobiographique mais qui possède des envolées initiatiques universelles. Un roman qui se lit comme une carte postale, avec plein de détails qui font juste plaisir, car l'on s'y croirait...

                                                                              Isabelle Bagnoud

 

 

 

Dragon, Par Joël Périno dans Dernières nouvelles de l'homme (http://perinet.blogspirit.com/)

Je suis en train de terminer le dernier livre d'Alain Bagnoud, Le jour du dragon. Alain est un écrivain originaire du Valais qui habite Genève. Je l'ai rencontré sur la toile. Il a son lien depuis ce blog. J'avais eu le plaisir de lire son précédent livre « La leçon de chose en un jour » et d'en faire trois notes ici au mois de juin 2006.

Alain fait de l'autofiction, un genre qui se situe entre le roman et l'autobiographie. Genre que prétend avoir inventé Serge Doubrovsky que Jacques m'a fait connaître. Comme pour la leçon de chose qui correspondait aux sept ans du héros, le jour du dragon se passe se un jour qui pourrait être les seize ans du héros. C'est un récit d'adolescence dont je parlerai bientôt ici.

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Avec Le jour du dragon, Alain Bagnoud nous refait le coup de concentrer en un jour symbolique quelques années de sa vie. Dans La leçon de chose en un jour, il s'autofictionnait le jour de ses sept ans, dans le jour du dragon, il se met en scène vers 17 ou 18 ans le jour de la Saint Georges, la fête du village à Aulagne, alias Chermignon.

 

Cela se passe donc en Valais au début des années septante. Un vent souffle depuis quelques temps et a atteint les vallées les plus reculées, un vent qui vient de Woodstock, de l'île de Wright, de Berkeley, des pavés de 68, un vent porté par les guitares des Doors, des Whos, des Byrds, qui exhale une petite odeur de haschich et amène des hippies, des filles avec des fleurs plein les cheveux.

C'est le choc des cultures. Le vent souffle sur le village de la leçon de chose qui vit ses traditions et ses querelles ancestrales entre dorés et argentés. C'est dans la fanfare des dorés, une des deux cliques du village, que notre héros marche au pas en jouant du tambour. Ce jour là, il assiste au prêche du curé qui parle du démon terrassé par Saint Georges, au discours du maire, il s'extasie devant trois donzelles nouvellement admises dans la fanfare et que drague sans vergogne son copain Benny, il nous parle d'un prof marxiste renvoyé du lycée, il rencontre un artiste peintre, un vieux de trente cinq ans, il assiste à une boum et expérimente les effets à la fois hilarants et anxiogènes que procurent la fumée de chanvre. On retrouve Dogane, l'étranger, son meilleur ami, et aussi Richard Mitte de Lucien, le politicien et entrepreneur tireur de toutes les ficelles locales. On assiste à un repas familial dans la maison neuve de l'oncle futur politicien où vit un grand-père déclinant qui veut aller à l'hôpital pour qu'on s'occupe un peu de lui.

On est témoin de la construction d'un adulte et d'un écrivain. Un adulte conscient de tout ce qui le relie à ses racines et aussi de ce qui fait de lui un être un peu à part, un peu contre. Un écrivain qui fourbit les mots de sa différence pour pouvoir peindre le monde dans lequel il évolue avec la conscience de ses faiblesses qu'il tente de transformer en forces et qui trouve en tâtonnant la distance nécessaire par rapport aux passions qu'il dépeint.

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Ca-vient.jpg

J'avais beaucoup aimé la leçon de chose, j'ai trouvé encore plus de plaisir à lire Le jour du dragon. Je trouve que dans ce livre Alain Bagnoud a encore affiné son pinceau. Il multiplie les touches de couleur pour nous faire ressortir ce coin de Valais et ce temps essentiel de la vie où l'adolescent se transforme en adulte.

Dans la leçon de chose, j'étais sensible au tableau parce que j'y retrouvais le monde de mon enfance à Abondance, pas bien loin de Chermignon, un monde disparu. Dans le jour du dragon, je retrouve toute la révolte de mon adolescence et le souffle de mai 68 avec juste ce qu'il faut de distance pour ne pas se prendre au sérieux.

Si un écrivain est quelqu'un qui crée un univers tout en nous restituant de façon transcendé son vécu comme l'ont fait à merveille, dans des registres si différents un Proust ou un Céline, alors oui, Alain Bagnoud est un écrivain et un tout bon à mon avis.

 

 

 

Adolescence d'un écrivain, Par Antonin Moeri dans Blogres (http://blogres.blog.tdg.ch/)

bagnoud.jpgJ'adore le présent de narration. C'est un temps qui fait ressurgir des faits comme s'ils se déroulaient sous les yeux du lecteur. Un auteur français l'utilise pour mettre en scène des moments d'une rare intensité : évasion du protagoniste, recherche d'un sentier perdu, découverte du cadavre de la femme adorée. Alain Bagnoud en use pour dire ou raconter ce que voit, entend, touche, ressent, mange l'adolescent qu'il fut. Cependant, quand le narrateur prend la parole trente ans après les faits, c'est au passé qu'il parle, tissant sa toile d'images et de réflexions sur le boulevard de la remémoration. Ce mouvement de va-et-vient entre ici et là-bas, entre maintenant et jadis, déclenche chez le lecteur une voluptueuse sensation qui n'est pas sans rappeler les effets de la caféine.
Ainsi est-on convié à éprouver les émotions d'un garçon qui, un jour de fête catholique, marche au pas dans une fanfare villageoise, tape sur son tambour, tombe en pâmoison devant trois princesses, écoute le somptueux curé parler du dragon terrassé par Saint-Georges, sent les effets du premier vin (« magie du vin qui rend le monde plus beau, plus brillant, plus intéressant »), découvre une autre vision du monde, celle d'un jeune prof marxiste dont le discours l'époustoufle, se trouve médiocre, peu séduisant devant la fille qui disparaît avec un copain derrière les granges...
Ce que raconte Bagnoud dans ce livre, c'est la transformation d'un regard, la construction d'une identité, celle d'un sujet que les modèles de comportement, la mentalité, les coutumes, les rôles et les projets des villageois ne sauraient contenter. Le doute, le désir, l'ennui, la révolte habitent cet adolescent qui rêve de conquérir une langue (territoire qui n'a rien à voir avec le sol des campagnards, la terre des pères et des aïeux), celle de la peinture, celle du roman qui permet de mieux comprendre ses sentiments et ceux des autres, d'expliquer la jalousie, l'envie ou la rage, qui « crée un écart par rapport aux croyances et aux parlers des entourages ».
Le tour de force d'Alain Bagnoud est de concentrer en un seul jour (la Saint-Georges au début des années septante) un grand nombre de scènes, de dialogues, de souvenirs, d'arguments, de considérations sur l'amour, les classes sociales, la mort, les idées reçues, les normes, le langage, l'argent, la vérité, le progrès, la honte des origines, la drogue, la musique, les lois du capital, l'art, la spiritualité, les valeurs, la liberté sexuelle, la solitude, la violence, l'innocence, la culpabilité. C'est avec ces ingrédients et en s'adressant à l'imaginaire du lecteur que l'auteur réussit sa plongée dans une des périodes les plus belles et les plus déroutantes de la vie.


Alain Bagnoud : « Le Jour du dragon » L'Aire, 2008





Publié par Alain Bagnoud à 14:27:13 dans Le Jour du dragon | Commentaires (0) |

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