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L'Odyssée d'Homère au Théâtre du Grütli | 22 décembre 2007

        Ulysse raillant Polyphème, par Turner
Toute L'Odyssée au Théâtre du Grütli. Une nuit de lecture, 66 comédiens et la lumière du texte d'Homère pour passer le solstice.
C'était hier au soir et ce matin. Une entreprise un peu folle, proposée par Carlo Gigliotti, qui touchait à l'exploit sportif, au liturgique, à la fête.
Il fallait tenir. Les comédiens d'abord. Le premier mot a été prononcé par Jacques Probst le vendredi à 20 h 00, le dernier par Daniel Wolf le samedi entre 10 h 30 et 10 h 45. Je m'étais promis de noter l'heure exacte, je n'y ai plus pensé dans l'effusion des applaudissements, après ces 14 à 15 heures de lecture dans un dispositif scénique simple.
Une très longue table, des chaises, un lutrin, un lustre, des éclairages en jaune et bleu tamisé pour la salle et le décor. Et des numéros de comédiens, faisant dans le sobre ou le théâtral, d'après leur caractère et leur talent. Il y avait tout ce que le coin compte de grosses pointures. Des acteurs qui avaient pris le risque de l'improvisation. Vous imaginez bien qu'avec le nombre, aucune répétition n'avait été possible avant. Il fallait y aller, se lancer, interagir, résister à la fatigue. C'était forcément irrégulier, intéressant aussi, et on a pu voir petit à petit, à mesure que les acteurs s'écoutaient les uns les autres, au fil des heures, naître quelque chose. Une colonne vertébrale, un style presque.
Le public était en face, sur des transats ou des chaises, avec des cousins et des couvertures mis à disposition. Nombreux. A ce niveau-là aussi, c'était un succès. Certains ont tenu le coup toute la nuit et toute la matinée. Mes filles par exemple. Pas moi. A mon âge !
Je suis donc allé dormir quelques heures. Mais en revenant, ce matin, je trouvais quelque chose d'émouvant à penser, dans le matin glacial, que le texte d'Homère avait été dit tout le temps, qu'il continuait à être dit, dans cette salle vers laquelle je me dirigeais, au rez-de-chaussée du Grütli, avec le bar ouvert à côté, qui proposait petite restauration et alcools.
Un bar qui avait été bien fréquenté jusque tard dans la nuit. Pensez : 66 comédiens ! Et des gens qui passaient. Qui arrivaient en cours de spectacle ou qui sortaient de la salle pour se sustenter, se rafraîchir entre deux chants. On leur proposait une salade orientale le soir, puis une soupe au lentille à deux heures, un petit déjeuner. Et à la fin, le samedi matin : champagne !
A l'intérieur de la salle, l'ambiance était plus au sacré. Une vraie cérémonie se déroulait, qui donnait l'impression aux spectateurs de participer à quelque chose d'important. Cette profération qui renouait avec l'origine du texte, quand il était chanté par des aèdes et rythmé par des lyres, des cithares, ou déclamé par des rhapsodes.
Et puis les circonstances. La nuit du solstice qui terrifiait nos aïeux dans leurs cavernes, cette nuit qui effraye toujours la part primitive en nous. L'obscurité, le froid, la sauvagerie, la mort.
Et pour résister : la poésie, la civilisation, la culture. La littérature et un de ses chants  fondateurs. Le soleil de la Grèce. L'éclatant Homère.
Oui, ça avait du sens.

Publié par Alain Bagnoud à 16:02:39 dans Théâtre | Commentaires (5) |

Les Caves du Vatican, par André Gide | 21 décembre 2007

André GideJ'avais lu dans mon adolescence ce roman, ou plutôt cette sotie, comme le disait Gide très attentif aux définitions, (Une sotie est  une pièce politique, d'actualité, jouée par les confréries de la fête des fous.)
Il m'en restait quelques vagues choses. Lafcadio, l'acte gratuit...
Je l'ai relu d'une traite. Amusé, intéressé, poussé vers l'avant par cette écriture qui manie avec délices la parodie, l'humour noir et le comique de situations.
On est en 1890, période du grand combat entre le Vatican et les francs-maçons. Ces deux ennemis sont à couteaux tirés. Gide illustre cette bataille avec deux personnages. Anthime Armand-Dubois d'abord,haut dignitaire de la loge, scientifique, anti-clérical et boiteux, qui, après que sa nièce a prié pour lui, brise par protestation la main d'une statue de la Vierge et la voit apparaître la nuit dans sa chambre, qui de son moignon le guérit.
Un miracle. Il se convertit donc avec éclat. L'Eglise l'utilise pour sa propagande puis le laisse tomber. Il perd alors toute sa fortune qui était gérée par la loge, accepte son sort misérable avec une humilité et une résignation de saint qui mettent en rage son beau-frère.
Cet écrivain catholique ne trouve pas ça bien nécessaire et fera, lui, une conversion inverse après avoir rencontré le pape et avoir été refusé à l'Académie française.
Heureusement, à la fin du livre, tout rentre dans l'ordre.
Il y a une série d'autres protagonistes amusants dans ce texte à la structure complexe et rigoureuse sous sa fantaisie. Des quantités de personnages irrésistibles ou inquiétants. Des jeunes gens sans scrupules, des bourgeois bouffis de préjugés, des prostituées, des provinciaux coincés, des arnaqueurs qui dépouillent les riches catholiques en leur faisant croire que le pape est prisonnier dans les caves du Vatican. Des personnages qui ont plusieurs faces, qui se transforment, se griment.
Et au centre du livre, on trouve le fameux acte gratuit, qui vient de Dostoiewski et de Nietsche.
Lafcadio fait le bien et le mal avec la même désinvolture, se conduit en héros ou en voyou selon son bon plaisir, sauve des enfants d'un incendie ou tue un inconnu. Par défi à toutes les conventions. Par amour de la liberté.
Mais le voilà, en fin de livre, rattrapé par son crime, poursuivi par lui. Se demandant s'il doit se dénoncer.
Le fera-t-il ? Suspense (ça se termine comme ça, alors qu'il vient de passer une nuit d'amour avec sa nièce).
Immoral ? En tout cas iconoclaste. Contre les bien-pensants de tous bords. Montrant que la société est remplie d'imposteurs qui se jouent parfois eux-mêmes. Attaquant toutes les croyances au nom d'une liberté personnelle mais semblant la borner tout de même à la liberté des autres, et à des actes dont on doit, de toute façon, assumer les conséquences.

André Gide, Les Caves du Vatican, le livre de poche

Publié par Alain Bagnoud à 10:14:01 dans Lectures | Commentaires (0) |

Baudelaire, ode à la drogue | 20 décembre 2007

« 770'000 francs pour une ode à la drogue », titre le Matin bleu, un journal gratuit du coin.
L'ode à la drogue, c'est un exemplaire des Paradis artificiels de Charles Baudelaire, sous-titré  Opium et haschich et qui avait été publié en 1860 par Poulet-Malassis. Il a été annoté par l'auteur en vue de trois conférences à Bruxelles. Conférences où le public était, paraît-il... Clairsemé serait un terme trop généreux. Où le public était rare.
Cette somme, 770'000 francs, est une revanche de la postérité, on veut bien l'admettre et s'en féliciter. Comme on peut se réjouir des tableaux de Van Gogh et de leurs prix délirants. Baudelaire le mal-aimé vend désormais ses manuscrits très cher et passe dans les journaux. Il devient un people. L'auteur d'une ode à la drogue.
Une ode à la drogue. Admirez cette formulation hardie. C'est que ces journaux gratuits nous montrent comment trouver enfin le chemin du cœur des lecteurs. Comment mettre les classiques au goût du jour. Comment présenter les grands auteurs. Comment réécrire l'histoire de la littérature. En touchant juste, direct, en plein front, comme la botte de Nevers.
Balzac : une ode à l'argent, Proust, une ode à l'homosexualité. Céline, une ode à l'antisémitisme. Hugo, une ode aux esprits frappeurs. Rousseau, une ode à l'homme des bois. Ramuz, une ode au vigneron vaudois.
Et le Matin bleu ? Une ode à la sottise ?

Publié par Alain Bagnoud à 09:19:51 dans Journal | Commentaires (2) |

La Symphonie du loup, par Marius Daniel Popescu | 18 décembre 2007

Loup par Alexandre Cara RibasMarius Daniel Popescu, c'est une personnalité. Quelqu'un qui fait réaliser à plein cette idée proustienne qu'en abordant un auteur, on se retrouve dans son individualité, dans sa vision du monde, qu'on a accès à sa subjectivité. Avec La symphonie du loup, événement littéraire de la rentrée, on est dans un roman original, mais on est aussi dans Popescu.

Dans son histoire d'abord. La Roumanie, l'enfance, l'apprentissage de la vie, la mort du père, un personnage rebelle, ennemi du parti unique, grand séducteur, écrasé par un camion plein des briques qu'il destinait à construire une chambre pour que son fils puisse venir habiter avec lui. Et, en écho, Lausanne, la vie de famille, la femme et les deux fillettes du héros.

On se trouve aussi dans une vision du monde. Une vision ample, englobante qui s'exprime dans des épisodes caractéristiques minutieusement racontés, intégrant l'exceptionnel et le banal tout aussi bien. Qui décrit un personnage singulier, un personnage qui ne peut être que Popescu, vu à travers la distance de la deuxième personne puisque le texte est médiatisé par le grand-père, qui semble s'adresser au héros.

Tout ça est dit dans une langue très personnelle. Rythmique, répétitive, martelée, ample. Composées de longues phrases juxtaposées, avec un vocabulaire simple, peu de figures de style mais un pouvoir descriptif et évocateur très fort. Ce n'est pas une écriture de nuances, d'effets raffinés, de mesure à la française. Au contraire. Popescu n'est pas dans la miniature, mais dans la fresque.

Bien sûr, j'ai entendu les reproches qu'on fait au livre : le texte n'est pas raffiné. La construction est faible. A côté de scènes évocatrices il y en a de tout à fait banales. Le volume aurait gagné à être raccourci. Il y a, particulièrement après la page 280 environ, des scènes complètement hors sujet dont la présence nous fait nous demander si les éditeurs de la maison José Corti sont arrivés jusque là dans leur lecture.
Tout ça est peut-être juste mais n'est finalement pas très important. Parce qu'on reçoit ici un chef-d'œuvre brut, et le rapport qu'on a avec lui est le même qu'on peut établir avec une personnalité bien tranchée. Soit on ne supporte pas cette présence qui submerge le lecteur et on referme le livre, agacé par ces scènes dans lesquelles un être omniprésent semble dire : tout ce qui m'arrive est important. Soit on se laisse emporter par la vision, la verve, l'énergie, les torrents de sensibilité, le sentiment d'exception, l'envie de peindre sa vie comme une destinée et soi-même comme un personnage. Alors, on est emmené par Popescu comme par un ami généreux, libre, enthousiaste, débordant de vie, curieux, profondément personnel dans sa vision et dans son expression.
Moi, vous l'avez compris, je fais partie de cette catégorie de lecteurs. J'ai marché dans ce texte hors normes, j'ai été séduit par le personnage et charrié par le flux du récit.

On peut y préférer bien sûr certaines choses. Tout n'est pas de même force. Certaines scènes roumaines sont proprement hallucinantes (l'annonce de la mort du père, le cheval martyrisé, le colis reçu à l'armée, etc.) alors que les épisodes familiaux lausannois par exemple m'ont paru longuets, peut-être parce que le bonheur est toujours un peu ennuyeux. Mais globalement, il faut bien reconnaître que La Symphonie du loup marque la littérature romande par sa puissance, son originalité, sa singularité.


Marius Daniel Popescu, La Symphonie du loup, José Corti

(Publié aussi dans Blogres)

Publié par Alain Bagnoud à 09:28:24 dans Lectures | Commentaires (4) |

Doncières, Proust et l'amitié | 17 décembre 2007

   Henri Rousseau, Les artilleurs
Après ce morceau de bravoure qu'est la baignoire de la princesse de Guermantes, il y a, dans la lecture de la Recherche un petit moment très particulier. C'est quand le narrateur, amoureux de la duchesse, va à Doncières voir St-Loup et goûte par procuration aux charmes de la vie de garnison.
Ce moment est comme une miniature insérée dans le grand ensemble, une sorte de vitrail militaire. Un épisode à part. Son charme pour moi tient d'ailleurs sans doute à autre chose : probablement au fait que ce passage est, dans l'œuvre de Proust, le grand éloge de l'amitié.
Amitié que le narrateur ne concevait pas, avant. Il s'étonnait jusque là que St-Loup s'intéresse à lui, ne comprenait pas les sentiments qu'il lui portait et trouvait que l'amitié était peu de choses avant qu'il soit pris, lui, d'une sympathie immédiate et spontanée pour un officier qui dîne avec eux un soir. « Et de fait, nous causâmes presque toute la soirée ensemble devant nos verres des Sauternes que nous ne vidions pas, séparés, protégés des autres par les voiles magnifiques d'une de ces sympathies entre hommes, qui, lorsqu'elles n'ont pas d'attrait physique à leur base, sont les seules qui soient tout à fait mystérieuses. ».
Cet épisode de Doncières, exotique par les sujets qui y sont traités, par cet éloge de la théorie militaire à quoi il est donné une beauté esthétique, gagne aussi à être lu un peu avant le début de l'hiver. Alors, au lieu de ressentir la tristesse de l'automne qui finit, il nous vient une sorte de plaisir à retrouver le froid, le vent, le givre, qui semblent des choses merveilleuses et poétiques.
Et puis je dois aimer ce morceau de Doncières pour une autre raison encore. N'est-ce pas là que Proust parle du Valais, ce qui doit me plaire, à moi Valaisan. Je cite. C'est Saint-Loup qui parle au narrateur :

- Mais, voyons, vous me prenez pour un crétin du Valais, pour un demeuré?
Ô nostalgie du pays ! Heimweh !

Publié par Alain Bagnoud à 09:06:26 dans Proust | Commentaires (0) |

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