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Philoctète, au Théâtre du Grütli | 04 juin 2007

Philoctète, Neoptolème tentant de lui arracher son arc, et Ulysse, par PradierTout était réussi dans ce spectacle, Philoctète.
 Le texte, une réécriture incandescente par Heiner Müller de la pièce de Sophocle, avec la fin changée, le happy end devenant meurtre, leçon de cynisme et calcul.
La scénographie de Jean-Michel Broillet : vautours morts sur le sol, cabane bâchée, mer animée en arrière, passerelle de bois frêle vers un nulle part de tempête et de sauvagerie.
La mise en scène de Bernard Meister, juste, toute de tension et de violence retenue.
Les trois acteurs. David Casada, jeune chien fou partagé entre l'honnêteté et le réalisme. Valentin Rossier en Ulysse cauteleux. Jacques Probst, colosse blessé, puissant, furieux, ironique et confiant. Des monstres sacrés du théâtre romand.
Mais c'est fini. Le spectacle. Il y avait des prolongations jusqu'au 3 juin, je suis allé voir la dernière.
L'intrigue : Ulysse a abandonné Philoctète sur l'île de Lemnos, dix ans plus tôt, parce qu'il était blessé au pied, gangrené, puant et inutile. Il revient le chercher, s'étant rendu compte que le héros, qui a hérité de l'arc et des flèches infaillibles d'Heraclès, est indispensable aux  Grecs pour vaincre les Troyens. Avec lui, le jeune Néoptolème, fils d'Achille mort, qui croit encore à la vérité et à l'honneur. Pour corser le tout Néoptolème hait Ulysse qui s'est approprié les armes de son père.
Manipulé et dirigé par Ulysse, le jeune homme apprend vite la ruse et le mensonge. Alliances, renversements, meurtre... Ce qui triomphe, c'est le primat de la fin sur les moyens. Une mise à plat de la real-politik en somme, dénoncée par cet anarchiste est-allemand qu'était Heiner Müller.

Publié par Alain Bagnoud à 18:17:46 dans Théâtre | Commentaires (4) |

Les poupées du froid, par Jean Winiger (suite et fin) | 02 juin 2007

Encore Jean Winiger. C'est que j'ai relu son livre et qu'il ne me sort pas de la cervelle. Cette somptueuse construction littéraire qui rumine sur quelques thèmes forts et joue sur le contraste entre une langue royale et des scènes volontiers choquantes...
Le personnage principal du livre, on l'a vu, est appelé le Président. Par ironie. C'est un jeune homme issu d'une lignée de maires, qui est en quelque sorte destiné lui aussi à cette fonction.
C'est en tout cas ce que pense le curé. Le seul qui se préoccupe de ce qui peut advenir dans ce village figé par le froid, et Mélanie Winiger, ex-miss Suisse, n'a aucun, mais alors aucun rapport avec Jean Winiger !retournant rapidement vers la sauvagerie. Le seul qui essaie de lutter, de sauver le reste de civilisation qui peut l'être. Civilisation incarnée ici par l'église, seule structure qui existe encore et relie ces gens à une culture et à un passé. Une église désertée. Une église dans laquelle on surprend justement le curé dans des exercices spirituels bizarres, à genoux devant l'autel,  les bras étendus, une Bible sur chaque main, et observé par un bouc aux yeux de feu.
Le surnaturel est là. Le mal est partout. Chez Jean Winiger, l'enfer est de glace. 
Et le curé de compter sur le président, donc. Sur l'autre instance d'organisation, qui peut imposer un embryon de résistance et de fraternité. Il le pousse à agir. Mais le jeune homme ne peut pas, ou ne veut pas. C'est un fin de race. Velléitaire. Malgré tout, il représente une menace. Assez importante pour que, à la fin... 
Non, je ne vous donnerai pas la fin. Même si ce n'est pas exactement ici d'un thriller dont on parle, mais d'un texte singulier, avec une intensité littéraire rare. Souvenez-vous du début.

Publié par Alain Bagnoud à 10:08:36 dans Lectures | Commentaires (5) |

Combray | 01 juin 2007

La première partie de Du côté de chez Swann, Combray est une miniature. Une société figée, réduite, charmante et ridicule, qui susciterait un ennui profond, qui n'aurait aucun Marcel Proustintérêt si elle n'était observée par l'ironie généreuse de Proust.
La cruauté progressive de la tante Léonie envers la dévouée Françoise, les méchancetés de la grand'tante envers la grand'mère, qui n'est pas de la famille, contre qui elle cherche à agglomérer tout le monde, qu'elle veut faire souffrir, l'exaltation de celle-ci à tourner dans le jardin en absorbant les bourrasques vivifiantes, la pluie et les vents, la situation de caste et la position exacte de chacun dans le village, l'observation minutieuse de tous et les critiques acerbes sur tout comportement qui dévie, une vie sociale figée, les commérages, le manque de surprises de cette vie, dont le plus grand événement est qu'on avance le déjeuner d'une heure le samedi, la répétitivité des promenades familiales...
Tout cela, à vivre, serait un enfer. Si le récit nous paraît si charmant, c'est parce que les petits faits sont teintés par l'émerveillement de Proust. Qui n'est pas dans le spectacle vu, mais dans son regard. Nostalgique, bien sûr. Poétique.
Une des grandes ressources de l'auteur, c'est de faire communiquer les choses, de donner à un objet une ou plusieurs caractéristiques de ce qui l'entoure. De les lier par métonymie. Mais il pratique aussi le regard métaphorique, qui permet de suggérer sous la réalité une autre, artistique, imaginaire, menant à un sens vague et caché, qui ne demande qu'à se révéler mais échoue sur le moment à le faire en entier.
Elle se révélera plus tard. Quand ? Comment ? Patience !
La composition rigoureuse de Combray ne frappe pas tout d'abord. On se demande même, la première fois qu'on aborde Proust, où on en est, où il veut nous mener. Mais tout suit un plan précis. 
Après l'épisode du réveil qui sert en quelque sorte d'introduction, on passe aux deux visions de Combray. Celle qu'a laissée la mémoire volontaire (le baiser de la mère). Puis celle qui renaît de la mémoire involontaire, après que le goût de la madeleine a ressuscité le passé.
Suivent ensuite les descriptions  des deux promenades possibles. Du côté de chez Swan, puis du côté de Guermantes. Qui vont donner par la suite deux directions dans la vie du narrateur, avant de se rejoindre à la fin de l'ouvrage, des centaines de pages plus loin.
La fin de Combray revient au réveil du narrateur, qui a revécu tout ça en flash-back, et se termine par le lancement d'Un amour de Swann.
Lancement un peu embarrassé. Il y a un problème de cohérence, le narrateur devant longuement parler d'épisodes qui se sont passés avant sa naissance et qu'il va décrire avec une précision de détails extrême.
Il faut que ce soit plausible. Que la position narrative soit homogène. C'est pourquoi Proust parce de « cette précision dans les détails plus facile à obtenir quelquefois pour la vie de personnes mortes il y a des siècles que pour celle de nos meilleurs amis, et qui semble impossible comme semblait impossible de causer d'une ville  une autre - tant qu'on ignore le biais par lequel cette impossibilité a été tournée. »
Il est un peu embêté. On le voit bien : il en fait un peu trop.

Publié par Alain Bagnoud à 09:33:34 dans Proust | Commentaires (0) |

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