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Chemins de fer, par Benoît Duteurtre | 31 décembre 2006

 Benoît Duteurtre continue sa critique de la société moderne. Ah, il ne l'aime pas, la société moderne !  Il a fait les téléphones portables, les sanisettes, les caméscopes, l'enfant-roi, la condamnation de la clope... Dans Chemins de fer, comme le titre l'indique, il s'en prend à la SNCF : son héroïne découvre que ce n'est plus un service public mais une entreprise de voyages qui vise à la rentabilité.
Cette dame est en pleine contradiction : directrice d'une agence de comm parisienne branchée, et vivant comme une paysanne au feu de bois le week-end. En plus, on lui plante un réverbère et des poubelles devant son chalet ! Elle s'indigne, mais les villageois sont pour le progrès. Qu'est-ce que vous voulez faire ? Même si elle vient au village depuis son enfance, même si elle y vit la moitié de l'année, on la tient pour une Parisienne emmerdante.
Bien sûr. Là où je passe mes vacances, c'est la même chose. C'est la même chose partout. Les installés sont toujours des allogènes après 30 ans de résidence et les gens vaguement issus de l'endroit prennent des airs de propriétaire quand ils viennent un week-end. Moi aussi, à Ollon (Ollon Valais, pas dans le canton de Vaud), je suis chez moi trois jours par année, mais partout ailleurs, je reste un touriste ou un implanté. On devrait pouvoir choisir de se proclamer d'où on veut, d'où on aime être, mais il y a des codes sociaux figés, des communautés qui s'accrochent à une identité par l'exclusion, l'esprit de clocher...
En creusant un peu, Chemins de fer, ça aurait fait un bon petit essai là-dessus d'une trentaine de pages un peu colériques. Deux bon petits essais, disons. Sur l'intégration villageoise et sur la SNCF. Avec les citations du langage branché et technocratique que Duteurtre sait si bien reprendre et ridiculiser. Mais comme roman, c'est médiocre. Ça manque de ressort, ça tourne en rond, c'est démonstratif... Bon : lectures de vacances encore. En attendant le réveillon.

Publié par Alain Bagnoud à 16:37:34 dans Lectures | Commentaires (2) |

Entretien avec Jerome Meizoz (2) | 30 décembre 2006

 Max Stirner

Jérôme Meizoz (voir 18.12 et 23.12) est pour l'échange et il a raison. Après les questions que je lui ai posées sur son livre, il m'interroge sur le mien (voir 23.12). Notamment sur des thèmes communs à nos deux ouvrages. Il n'y a aucune raison de ne pas lui répondre, n'est-ce pas ?

J.M. : La leçon de choses en un jour, c'est le deuxième livre d'un Valaisan où les proverbes sont utilisés, tantôt comme sagesse, tantôt comme forme d'oppression par l'indiscutable. Que représente le proverbe dans ce monde que tu décris ?

A.B. : Un pouvoir tout d'abord, il me semble. Dès qu'on le prononce, surgissent lourdement la tradition, la norme. Parce qu'il se présente comme l'expression d'un point de vue collectif, évident, comme la sagesse des pères et des anciens, comme un plus petit dénominateur commun aussi, il impose. Le proverbe est indiscutable. On ne peut pas nier un proverbe, sinon avec un autre proverbe. Mais il permet aussi à l'individu qui l'utilise habilement de sortir de sa faiblesse, de contredire, de contester. Le proverbe justifie le discours subjectif du faible face au fort en disant : ce n'est pas moi qui parle ainsi, c'est l'évidence. Mais cet usage libérateur est réservé aux retors. 

J.M. : Le patois a-t-il été une source expressive importante pour toi ? L'as-tu reconstitué d'après tes souvenirs, as-tu utilisé des informateurs ou des livres ? As-tu vécu une forme de bilinguisme douloureux, naturel, ou comique quand tu étais gosse ?

A.B. : La génération de mes grands-parents parlait le patois et j'en comprenais quelques bribes quand j'étais enfant. Il me semblait qu'on trouvait dans cette langue le plaisir de l'échange, de la blague, du jeu, qu'on plaisantait beaucoup, que ça se prêtait à ça. Mais en même temps, c'était lié au passé et à une certaine rudesse. Aux vieux, aux grands-parents, aux vaches. Ça ne me concernait déjà plus. Maintenant, j'ai tout oublié. La leçon de choses en un jour a donc nécessité des manuels.

J.M. : Quel est l'héritage, pour toi, des débats sur la littérature critique ou engagée, telle que la concevaient des écrivains que tu connais bien, comme Yves Velan ou, par exemple, Gaston Cherpillod ?

A.B. :
La littérature ne doit pas être propagande, elle n'est pas tenue de défendre des idées (elle peut le faire, pourquoi pas ?) mais la manière est essentielle. J'ai de la peine à m'adosser à une théorie, littéraire ou politique, puisque toutes ont fait faillite. Il m'est impossible de m'identifier à une pensée politique et de l'opposer à une autre, de m'appuyer sur un système de droite pour contrer un système de gauche, ou réciproquement. Je me méfie des systèmes et des discours assertifs et assurés, qui me semblent toujours totalitaires. Mais, de Velan, de Cherpillod, j'ai gardé la certitude que la forme est politique, et que c'est par elle qu'on peut exprimer une non-adhésion, une résistance, qu'on peut contester l'ordre présenté comme évident.

J.M. : La tradition littéraire anarchiste semble très présente dans tes références. De Vallès à Céline ou même Alphonse Boudard, il y a un ton décapant, une mise à plat des institutions et des discours. T'inscris-tu dans ce paysage et comment ? Pour toi la littérature est-elle le lieu de la liberté à l'égard de tous les discours d'oppression, et comment ?

A.B. : Stirner voulait expurger l'individu de tout ce qui n'est pas l'individu dans l'individu. Il pensait à des discours dominants, à Dieu, à l'Etat... Il y en a bien d'autres qui nous parasitent, qui tendent à nous conduire et qu'on peut miner et démonter. C'est une des forces de la littérature. Que vous en lisiez ou que vous essayiez d'en faire, elle vous met toujours un peu à l'écart, à côté, vous n'êtes plus dedans, vous ne pouvez pas dès lors être totalement dupe d'un système ou d'un pouvoir. De sorte qu'elle est aussi un outil de libération, et c'est pour ça que les régimes totalitaires s'en méfient. (Mais elle est également plaisir, enrichissement personnel...) La volonté de Stirner, je la retrouve comme écrivain dans la recherche de ma langue propre. C'est un processus que j'ai essayé d'entamer il y a longtemps, qui est difficile à mener, et qui n'est de loin pas encore abouti. M'expurger de tous les parasitismes (le parler évident, naturel et orienté d'un milieu, d'une tribu, d'une idéologie, d'un savoir, d'une classe sociale, de l'université, etc.) et trouver dans le vaste territoire de la langue un espace à moi, lié à mon identité et qui puisse l'exprimer. Pour se retrouver dans l'égoïsme individualiste ? Non. « En tant qu'égoïste, le bien-être de cette « société humaine » ne Me tient pas à cœur, Je ne lui sacrifie rien et ne fais que l'utiliser : mais, pour pouvoir l'utiliser pleinement, Je la transforme en Ma propriété et Ma créature, c'est-à-dire que Je la détruis pour créer à sa place une association d'égoïstes. » (Max Stirner, L'unique et sa propriété, L'Age d'Homme, p.229)

Publié par Alain Bagnoud à 10:36:29 dans Entretiens | Commentaires (0) |

Small World, par Martin Suter | 28 décembre 2006

En vacances, toujours ? Pas assez de neige pour skier ? Fatigué des balades ? N'hésitez pas. Small World. (Un des livres que j'ai empruntés à la bibliothèque municipale.) Martin Suter est un Suisse qui a écrit plusieurs best seller. Small World est le premier. Un thriller à suspense doublé d'une étude de cas médical.
Comme dans tous les thrillers, ça se passe dans un milieu extrêmement riche et il y a eu au début de la dynastie une extrêmement mauvaise action que tout le monde a oubliée. C'est du moins ce que croit celle qui l'a commise, la magistrale, vieille et puissante directrice d'empire industriel qui veille à tout et contrôle tout. Oui mais quelqu'un de son entourage est atteint d'alzheimer, et il redescend dans ses souvenirs à mesure que la maladie progresse. Elle lui donne accès à des zones de sa mémoire qu'on aurait pu croire effacées. Quels secrets ça va-t-il révéler ?
Crainte de la coupable, intrigues, manipulations, tentatives d'assassinat, révélation de la vérité. Puis transaction et happy end. Personnages caricaturaux mais crédibles, rythme soutenu, écriture efficace. Vous allez avoir quelques heures de distraction, et en plus quelques connaissances nouvelles sur alzheimer. Et ensuite, il sera temps de revenir à quelque chose de plus nourrissant...

Publié par Alain Bagnoud à 16:32:11 dans Lectures | Commentaires (0) |

Encore un de fait ! | 27 décembre 2006

 Soulagement ! C'est passé !
Il me semble que je n'ai plus aimé Noël depuis que j'ai sept ans. Pourtant, je suis assez amateur de réjouissances en général, d'amis, de famille, quand c'est dégagé des obligations trop pesantes. Mais là, il y a les rituels étouffants, le devoir des échanges, la déception des cadeaux donnés et reçus, et plus reptilien : le
solstice d'hiver, l'obscurcissement, le froid, la mort ! On éprouve évidemment ces craintes irrationnelles depuis le fond des âges et le fait d'être civilisé n'y change rien : si cette année, le mouvement était irréversible ? Si le soleil ne revenait pas ? S'il n'y avait pas de renaissance ? Et aussi l'angoisse de cette renaissance à venir et une désillusion déjà. Alors, bien sûr,  on célèbre le culte celte de la lumière ! Les saturnales romaines ! Les fêtes de fin d'année avec toutes ces lumières artificielles, toute cette attente vide, tout cet étourdissement, toute cette déception et tout cet ennui ! Il y manque un peu de sens - en tout cas de nos jours.
Mais, bon, il y a plus triste.
Par exemple les livres de Christine Angot... Non, non, je ne vais pas m'y mettre aussi, tout le monde en dit du mal aujourd'hui... Lisez plutôt Balzac ou Proust.

Publié par Alain Bagnoud à 17:00:37 dans Journal | Commentaires (0) |

Entretien avec Jerome Meizoz (1) | 23 décembre 2006

Quelques questions à Jérôme Meizoz (voir le 18.12). Elles inaugurent un nouveau thème, Entretiens.

A.B. : On s'interroge en refermant Le Rapport Amar (voir...). C'est manifestement un roman : il met en scène des personnages  imaginaires. Mais il se lit aussi comme autre chose, et manifestement, il vise moins la capture du lecteur que la rupture avec certaines règles romanesques. Quelle est l'esthétique qui a présidé à ça ?

J.M. :
C'est une question théorique, et je n'écris pas à partir d'une postulation de ce type, même si ce roman peut le laisser croire. Seuls les critiques professionnels croient que les auteurs ont une esthétique toute formulée dans leur casque. Pour ma part, c'est une pratique, on teste des formes et on voit si elles tiennent au sujet... Donc j'avais d'abord une histoire à raconter, un souvenir à exorciser, et il fallait trouver la forme propre à cette opération magique : d'où les multiples points de vue, qui déjouent tous l'excès ou la folie potentielle de chaque discours, fausse objectivité tant du scientifique meurtrier que du criminologue, etc. Les récits et témoignages enchâssés permettent cette mise à distance généralisée. 

A.B. : Les personnages semblent agis par leur rapport à la langue, déstructurés par l'écart entre une langue orale, créative mais périmée, et une langue normée, répressive. Le livre semble suggérer que ce conflit est généralisé. Oui ?

J.M. :
Oui, il est généralisé selon moi, et les tensions en langue révèlent bien des lignes de fracture dans le monde social. Cette situation touche particulièrement les professionnels-passionnels de la langue, les écrivains : dans nos pays, l'Ecole a fabriqué une fiction de norme linguistique très étroite qui ne tient pas compte de l'immense variation sociale des langages, et perd donc toutes sortes de potentialités. En plus, comme les écrivains sont pour la plupart des lettrés formatés par le système scolaire, leur rapport à la langue est harmonieusement pré-contraint. Vallès a raillé cela en parlant des «victimes du livre» à une époque où le discours officiel était que le livre est émancipateur... Nous ne profitons plus des langages d'autres milieux sociaux, même si Rabelais, Vallès puis Céline ont essayé d'en faire une forme littéraire. Nous avons une espèce de langue châtrée, et nous devons nous mouvoir là-dedans. Certains l'acceptent et se trouvent bien dans le costume hypercorrigé de la Belle Langue, d'autres se rebiffent. Le meurtrier du roman vit ce conflit de manière paroxystique, car  il se mêle à des affects qui débordent le domaine professionnel.

A.B. : A travers sa fascination du Candomblé qui tourne finalement en meurtre rituel, le héros, Lesseul, semble vouloir purger sa victime de la langue des maîtres et revenir à la langue originelle. N'est-ce pas un fantasme de l'âge d'or ?

J.M. :
Bien sûr, c'est un pur fantasme régressif, celui de l'âge d'or que devait avoir Rousseau (l'origine des langues : des femmes à la fontaine), et que l'on connaît dans la théologie chrétienne sous d'autres formes. Lesseul est un catholique fervent, mais aussi un chercheur enfermé dans les formulations scolastiques de conflits pratiques : comment les gens parlent ou sont parlés par le langage. De plus, Lesseul ignore quelles passions il a investi dans sa recherche, et il se voit peut à peu piloté par elles.

A.B. : Le rapport Amar insinue aussi que derrière l'apparente impartialité de chaque chercheur, il y a l'influence d'une biographie, d'un milieu, de fantasmes personnels, comme chez Lesseul. L'objectivité scientifique est donc impossible ? 

J.M. : Je m'interroge sur les affects de la recherche scientifique : si nous passons des années à travailler sur un sujet, c'est qu'un goût personnel nous y pousse. Je me souviens d'un chercheur qui fabriquait des poupées virtuelles à tête de Marilyn Monroe, dans un laboratoire informatique très sérieux. Les affects de sa recherche sautaient aux yeux, mais il n'en avait pas même l'air conscient... On a intérêt à savoir un peu, dans un travail universitaire, quels sont les fantasmes sous-jacents qui nous mobilisent. Ne serait-que pour en contrôler les effets. En sciences humaines, plus personne ne pense aujourd'hui que nous pouvons avoir une définition de l'objectivité du même type que celle auxquelles prétendent les sciences de la nature, de manière problématique d'ailleurs. Nous sommes dans des sciences à interprétation, et non à lois. Ce qui ne signifie pas, contrairement à la tendance postmoderne, que les sciences humaines disent n'importe quoi : simplement les procédures de validation sont différentes, elles se font par le débat avec les pairs.  Lesseul serait ici une figure de l'aveuglement sur soi, et sur les schèmes théoriques qui l'habitent.

Publié par Alain Bagnoud à 09:41:28 dans Entretiens | Commentaires (0) |

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