• Fragonard, Jeune fille aux chiensQu'est-ce qui s'est bien passé, réellement, à Londres, avec la Charpillon, pour que Casanova décrète a posteriori que cette histoire marque le début de sa décadence, à 38 ans?

    Le décor. Une famille de femmes maquerelles, d’origine suisse. La Charpillon a 17 ans et est entretenue par d'autres. Elle lui promet à leur première rencontre qu'elle va se moquer de lui. Une manière de le défier.

    Ça marche. Il attaque, et elle joue si bien de la promesse et de la dérobade qu'il en devient amoureux fou, sans pouvoir rien en obtenir, promettant de la fuir, mais rattrapé, roulé, si bien que seule une rencontre inopinée empêche son suicide: Casanova veut se jeter d'un pont avec du plomb pleines ses poches.

    Ce n'est pas la seule femme qui s’est refusée à lui, quand même. Mais pour la première fois de sa vie, Casanova ne mène pas le jeu. Il n'en comprend pas les règles, ne maîtrise rien, se fait manipuler. Tout ça est insupportable à son orgueil.

    Bien pire: cette Charpillon qui manifeste de la répugnance à coucher avec lui, il la voit faire la bête à deux dos avec enthousiasme. Il s’agit d’un jeune et beau coiffeur.

    Casanova au contraire ne plui lait pas, il répugne même. Blessure narcissique: d’ordinaire, il est très content de son physique, ne manque jamais de rappeler sa haute taille et les compliments qu’on lui fait comme bel homme. Mais avec la Charpillon, rien ne fonctionne.

    Même son argent ne parvient pas à obtenir de la soumission.


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  • Atelier d'un alchimiste peint par le peintre flamand David Teniers the Younger (1610-1690).

    Casanova eut bien de la chance de rencontrer et de séduire Jeanne Camus de Pontcarré, devenue par son mariage Jeanne de la Rochefoucauld, marquise d’Urfé, férue d’occultisme et d’alchimie, et très riche.

    Devenu l’amant de cette femme qui avait 20 ans de plus que lui (52 lors de leur rencontre, 58 lors de leur brouille), il l'a persuadée qu'il détenait des pouvoirs extraordinaires. Elle voulait renaître dans un autre corps. Pas de problème: Casanova s'engage à la mettre enceinte d’elle-même.

    Pour ça, il organise une partie à trois avec la jolie Marcoline. La marquise d'Urfé, ainsi fécondée, accouchera d'un mâle, promet-il, et son âme transmigrera dans le corps de son fils à l’accouchement.

    Leurs relations montrent bien comment fonctionne la crédulité des dupes face aux pseudosciences, àsymbole alchimiste ceux qui les prêchent et prétendent les maîtriser.

    On aurait tort de croire que l''univers que ces derniers présentent est délirant. Au contraire, il est logique jusque dans le plus petit détail, du moment qu'on en a accepté les postulats. C'est-à-dire l'existence d'un monde invisible, qui gère le visible, qui est plus puissant que lui, et la possibilité que quelques êtres d'exception, quelques initiés, puissent communiquer avec lui, comprendre ses lois, influer grâce à ça sur l'univers sensible.

    Casanova qui est un tricheur, qui l'avoue, révèle les trucs de tous ces mages, sages, sorciers, gourous, qui ont abondé et continueront d'abonder jusque dans notre siècle et sans aucun doute dans les suivants. L'imagerie a bien sûr un peu changé. Elle tourne désormais autour du New Age et de l'Energie qui gouverne le monde. On ne prend plus en compte par exemple les esprits élémentaires des quatre éléments dont se sert Giacomo, les gnomes, les salamandres, etc.

    Ça, toute cette fiction, c'est pour provoquer la rêverie. Au-dessous, il faut de l'objectivité. Un vernis de science. Par exemple des calculs. Importants, les calculs. Ça donne un côté rationaliste, sérienx, objectif.

    Casanova dupe Mme d'Urfé grâce à des pyramides faites de chiffres. Il éclaircit ainsi de façon cohérente ce qui se passe et ne se passe pas, ou plutôt: ce qui s'est passé et ne s'est pas passé.

    On dirait un économiste, toujours là pour expliquer a posteriori ce qui a foiré.Alchimie de Flavel, page 1

    D'ailleurs Casanova, tout comme les économistes, ne se gêne pas non plus pour prédire. C'est qu'il est fidèle à un principe qui a fait et fera encore ses preuves: « On allègue un fait qu'on a deviné; mais on ne parle pas de cent autres qu'on a prédits, et qui ne parurent pas. »

    C'est ça qui est fascinant, tout compte fait, dans les révélations de Casanova: le besoin du genre humain de croire à la magie. L'envie de rêver sur des représentations qui le dépassent. Cette nécessité aussi de leur donner une logique interne rigoureuse, en mettant de la raison dans la déraison, qui la renforce.


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  • diligence, peinture de Wilhelm von Diez du milieu du XIXème siècle
    On se demandait ici si Histoire de ma vie n'était pas une sorte autofiction. Mais non. Le projet est clair: il s'agit bien d'une autobiographie et l'auteur a pour but de dire la vérité. Pas toute la vérité: Casanova passe par exemple sous silence les missions secrètes dont l'ont chargé les francs-maçons comme leurs ennemis les jésuites.

    Mais dans ce qu'il veut bien dire, les erreurs, affirment les érudits qui l'ont traqué, viennent de la mémoire de Casanova, qui a tendance par exemple à regrouper systématiquement les divers épisodes autour d'un lieu.

    Par exemple: le séjour à Londres. Tout s'est bien passé comme notre auteur l'a vécu, mais pas toujours dans le même ordre et selon la chronologie qu'il donne.

    Bien entendu, si les événements ne sont pas arrangés, tout le monde sait que Casanova embellit et se donne le beau rôle. Dans la période que je relis, par exemple, 1763, il se montre riche, opulent, et bien entendu généreux avec tous, bienfaiteur des femmes qu'il séduit et s'occupant avec charité des maux de ses ami(e)s.

    Or, les documents, notamment ceux retrouvés à Dux où Casanova a terminé sa vie, montrent qu'il avait des problèmes d'argent, qu'il a dû mettre ses bijoux en gage, etc. Le texte n'en dit rien: les faits ne cadraient pas avec l’image que notre aventurier voulait donner de lui.


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  • Boucher, Vénus consolatrice

    Marcoline a-t-elle existé? Il s'agit de cette fille de 17 ans que Casanova prend à son frère prêtre pour en faire sa maîtresse et l'utiliser comme ondine lors de la cérémonie de regénération de Mme d'Urfé. Marcoline la sensuelle furieusement amoureuse des femmes aussi (aujourd'hui on dirait bisexuelle), qui séduit toutes les jolies créatures et les fourre en tiers dans les lits où elle dort avec Giacomo. Marcoline qu'il renvoie finalement riche à Venise par le canal d'un ambassadeur très pieux.
    Gugitz, l'érudit en casanovisme, nie son existence et prétend qu'elle est une invention de notre auteur. Mais un autre chercheur, Campigny des Bordes, cite une lettre qui prouverait son existence dans son ouvrage, Casanova et la marquise d'Urfé (Paris 1923). Une Marie de Nairne y explique en détails à son fiancé l'arrivée de l'aventurier et de Marcoline à l'Hôtel du Parc à Lyon le 28 mai 1763.
    Cependant d'autres casanovistes doutent de l'identité de Marie de Nairne, à cause notamment de la précision de la lettre. Tout ça est expliqué dans les notes de l'édition Bouquins de Robert Laffont.
    Ce sont des détails me direz-vous? Pas vraiment. Il s'agit de la définition du genre auquel appartient Histoire de ma vie. On ne lit pas de la même manière s'il s'agit de souvenirs, de roman autobiographique, ou d'autobiographie romancée. Ce n'est pas le même pacte qui est passé avec le lecteur, celui-ci ne reçoit pas le texte de la même manière.
    A preuve la réaction de Robbe-Grillet au livre érotique de Catherine Millet,
    La vie sexuelle de Catherine M. J'ai arrêté de le lire, disait-il (je cite de mémoire) quand j'ai appris que ce n'était pas un roman, que tout était vrai.


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  • Boucher, Femme vue de derrière
    Je n'avais en fait jamais lu Casanova, puisque j'avais lu les trois volumes de la Pléiade qui lui sont attribués. Ceux qui ont pour titre
    Mémoires. En fait, ce sont des faux.
    Des faux dans la Pléiade? Eh bien oui.
    Si on veut être un peu mesuré, on dira qu'ils ont tout de même un intérêt, et que celui-ci est culturel. Il s'agit d'une réécriture de Casanova par Jean Laforgue (11 janvier 1782–6 novembre 1852), un universitaire français de Dresde.
    Entre 1825 et 1831, Laforgue a été chargé par l'éditeur Brockhaus de rendre les souvenirs de l'aventurier plus lisibles et bienséants. C'est ce texte adouci qui a fait foi jusqu'en 1960, où l'original a enfin été publié.
    Il paraît que ses corrections furent autant stylistiques (suppression des italianismes), que morales. Laforgue rend les scènes plus décentes, mais il sacrifie aussi à l'idéologie du début du XIXème, puisque, nous raconte Wikipédia, Il « coupe ou rajoute des passages pour amoindrir les tendances chrétiennes ou Ancien Régime de l’auteur ».
    Effectivement, l'original est plus décousu, mais vivant, charnel, avec une langue très libre, un aller-retour constant entre le présent et le passé, des staffiere par ici (palefrenier) et des bilai (huissier, pour bailiff en anglais) par là. Ça court, c'est vivant, sensuel, plein de détails, de mouvements, de pittoresque et de concret, une parfaite incarnation du XVIIIème libertin.


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