• Beautés de la nature

    Torrent, par Alexandre Calame
    Albertine dort (
    La prisonnière). C'est le seul moment où le narrateur peut la posséder entière. « Ce que j'éprouvais alors, c'était un amour aussi pur, aussi immatériel, aussi mystérieux que si j'avais été devant ces créatures inanimées que sont les beautés de la nature. »
    Parfois il nous arrive de nous noyer dans des paysages abrupts, romantiques, tourmentés, de nous abîmer en rêveries panthéistes devant la nature, quand elle s'impose, dans ces moments où l'arrangement des forêts, des sommets, des nuages, de la lumière, des arbres et des rocs n'est soudain plus un décor mais un spectacle qui brille d'un éclat inaccoutumé en même temps qu'il se désancre du réel, qu'il semble flotter, vide, étranger, inhumain, splendide et lointain. Dans ces moments où nous nous sentons exclus, où nous nous rendons compte que nous ne sommes pas nécessaires au monde, qu'il existe en dehors de nous. Moments où il est coutume de dire, pour liquider ce sentiment de fragilité gênant, qu'on se sent tout petit.Ces extases sont peut-être semblables, d'ailleurs, à celles qui nous viennent des œuvres d'art. Une expérience de l'altérité qui marque encore mieux par contraste ce que nous sommes. Soudain, face à un tableau, un film ou un roman, nous sommes tirés hors de nous-même. Nous ne sommes plus le centre du monde, la mesure de toute chose. Nous avons brutalement accès au moi de quelqu'un d'autre, à sa vision, à ce qui est le plus intime et le plus important pour lui: la quête d'une harmonie, d'une beauté, d'un sens.Ce qui est commun, dans ces états, c'est la déréalisation. L'effacement du moi pendant un instant devant un spectacle où il n'est pas, un spectacle qui est le fragment d'un autre univers. Un fragment qui s'impose comme une essence, étrangère et immobile.
    C'est à quoi me faisait penser cette description par Proust. Le sommeil d'Albertine est une fixation esthétique d'Albertine, qui n'est plus un être fuyant, mais figé. Et c'est le sommeil qui permet le processus et immobilise l'être en même temps qu'il en fait un Autre, parce que: « Son moi ne s'échappait pas, à tous moments, comme quand nous causions, par les issues de la pensée inavouée et du regard. »


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