• Article de Marie-Pierre Genecand sur Des hommes et des siècles dans Le Temps du 30 juillet

    A Saint-Maurice, «Des hommes et des siècles» va célébrer les 1500 ans de l’institution. Le spectacle, itinérant, alterne séquences historiques et interludes comiques Erudition et décontraction. Cyril Kaiser a un don - les chanoines doivent apprécier ce côté élu du ciel. Comme personne, ce metteur en scène originaire de La Chaux-de-Fonds sait vulgariser les sujets ou les parcours les plus étoffés. Après Calvin et Rousseau, dont il a retracé l’existence et les convictions dans deux spectacles commémoratifs à Genève, Cyril Kaiser répète ces jours Des hommes et des siècles, vaste fresque itinérante qui célébrera les 1500 ans de l’abbaye de Saint-Maurice, dès le 11 août prochain. Quatre tableaux énergiques et historiques suivis d’une partie plus mystique, avec sept comédiens professionnels, une chanteuse, une quarantaine de figurants, de la tragédie, des extases et beaucoup d’humour. Sans oublier Sœur Claudia, une religieuse à fort tempérament, qui joue son propre rôle (cf. ci-dessous). De Sigismond à Napoléon, reportage en pleine ébullition. Ce mardi, il fait beau à Saint-Maurice. Tant mieux. Car la ville valaisanne, coincée dans un étranglement rocheux, peut plomber par mauvais temps. Et surtout, les répétitions de la journée sont prévues en extérieur. Il fait frais, le vent souffle. Les costumes accrochés dans le char-loge imaginé par le scénographe Fredy Porras gonflent comme des voiles et prêtent des airs felliniens à l’équipée. Cyril Kaiser est heureux. Le soir, il répète pour la première fois le déplacement des chars tirés par les valeureux médiévistes, des passionnés qui, tout au long de l’année, exercent leur force physique à travers des tournois et autres joutes reconstituées. Le vent dans les voiles, c’est aussi l’impression que procure Joël Waefler dans son incarnation, l’après-midi, de Saint Louis, fervent roi de France qui, au XIIIe siècle, est venu dans la cité d’Agaune – autre nom de Saint-Maurice – chercher la Sainte Lance qui devait lui permettre de libérer Jérusalem… Le Trésor, célébrissime pour la qualité de ses reliques, revient souvent dans ce spectacle écrit par Alain Bagnoud. Saint Louis, donc. Il dit sa flamme pour le Christ au balcon de la Maison de la Pierre, curiosité historique et architecturale de la ville et chambres d’hôtes de qualité. Vu l’exiguïté de la cour à ciel ouvert, le public prévu, 120 personnes par soir, devra se diviser en deux pour entendre le comédien évoquer, des larmes dans les yeux, l’éducation aimante et pieuse de sa mère, Blanche de Castille. Tandis qu’une moitié de l’audience vibrera au son de la voix ailée de Floriane Iseli qui accompagne l’émoi du souverain, l’autre moitié préparera la Révolution. Avec cocardes, Marseillaise et bonnets phrygiens. C’est qu’après l’extase religieuse, l’Histoire avance à grands pas, et sur la place du Parvis, devant la Basilique, la quatrième étape restitue la célébration de Napoléon. Célébration? «Oui, car Bonaparte a libéré Saint-Maurice du joug du Haut-Valais», explique Cyril Kaiser. Mais la concorde avec les Agaunois n’a pas duré. «Napoléon a voulu annexer le fameux Trésor et, sans la ruse des chanoines qui ont simulé un vol, les reliques auraient fini dans les musées français», rigole le metteur en scène qui se fait un malin plaisir de restituer la petite histoire au côté de la grande. Avant ces épisodes, les spectateurs auront déjà tremblé devant l’infanticide perpétré en 522 par Sigismond (Vincent Babel), roi des Burgondes, dans l’église qui porte son nom. Et souri aux péripéties d’Eudes II de Blois, descendant bourguignon qui, à la mort de Rodolphe III en 1032, se voit disputer le trône par Conrad II, Empereur du Saint Empire romain germanique. «C’est une scène burlesque, avec des masques grotesques en papier mâché et une sorte de parade carnavalesque des figurants. Je tenais à cette soupape joyeuse après la tragédie de l’infanticide», souligne Cyril Kaiser. Des soupapes comiques, il y en a plusieurs dans les passages improvisés, des séquences avec des personnages contemporains qui introduisent les scènes historiques et guident le public de site en site. Dans le rôle de Prudence Hofstettler, guide bénévole passionnée par l’histoire de l’abbaye, Nicole Bachmann fait des merveilles de zèle appuyé et bonne volonté appliquée. Elle est assistée par Sœur Claudia, religieuse des Sœurs de Saint Augustin, congrégation fondée en 1906 à Saint-Maurice qui comprend une vingtaine de membres en Suisse et une quarantaine en Afrique. L’Afrique, justement, est bien représentée dans cette fresque en mouvement. Déjà, petit rappel ou info pour les non-initiés, Saint-Maurice était Noir. Le futur martyr était un général originaire de Thèbes, l’actuelle Louxor, qui avait rejoint les armées romaines, mais, en bon chrétien d’Orient, avait refusé de se plier à un rituel païen. Résultat, lui et ses milliers d’hommes ont été décapités vers l’an 300. C’est sur ses reliques que Sigismond a fondé l’abbaye en 515. L’Afrique se manifeste aussi à travers la présence plus que chaleureuse de Marie-Ange, une fan de Saint-Maurice originaire du Burkina Faso. Elle a fait le déplacement pour voir le spectacle et ponctue tous les épisodes de ses interventions explosives. C’est Safi Martin-Yé qui tient ce rôle et son dynamisme est communicatif. Mais ce n’est pas tout. Les animateurs contemporains du parcours comptent encore dans leurs rangs Cyprien Gay-Balma, habitant de Vérollier, près du stand de tir, et musicien égaré. Un personnage un peu perdu et très drôle auquel Pierre-Isaïe Duc donne toute sa tendresse chiffonnée. Elle est là, la force de la compagnie du Saule rieur et de ce spectacle qui a coûté 500 000 francs au bureau exécutif des festivités du 1500e. D’un côté, une érudition soumise à l’expertise de spécialistes pour les passages historiques. De l’autre, une liberté de ton et un goût pour la confusion – beaucoup d’intervenants, de constantes interruptions – dans les séquences de transition. Avec une telle alternance, les deux heures sont censées filer sans temps mort et le spectateur est initié aux mystères de l’abbaye sans être assommé. La preuve dès le 11 août. «Ah oui, on va mettre au point un plan pluie au cas où», glisse Cyril Kaiser en fin de journée. Il chuchote, discret, question de ne pas provoquer le ciel et ses impénétrables volontés.

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